« Un jour, l’histoire parlera. Non pas l’histoire enseignée à Bruxelles, Paris, Washington ou aux Nations Unies, mais celle enseignée dans le pays libéré du colonialisme et de ses dirigeants fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire, et ce sera une histoire de gloire et de dignité ». C’est avec ces mots que l’homme d’État indépendantiste congolais, Patrice Lumumba, a prédit, il y a soixante ans, le sort du continent africain.
Depuis plus de deux décennies, l’Africa Command (AFRICOM) s’est présenté comme la structure militaire américaine censée soutenir les États africains dans leur lutte contre le terrorisme, renforcer la stabilité et contribuer au développement. Pourtant, les faits, les réalités géopolitiques et les évolutions sur le terrain montrent tout autre chose.
Loin de favoriser la sécurité, la présence militaire étrangère sur le continent – américaine ou autre – s’est progressivement transformée en un levier d’influence qui perpétue, sous des formes modernes, les mécanismes de domination hérités de la période coloniale.
À travers l’AFRICOM, l’Afrique continue d’être un espace stratégique instrumentalisé plutôt qu’un continent souverain respecté. L’enjeu n’a jamais été uniquement la sécurité : ressources naturelles, contrôle des routes commerciales, rivalités avec d’autres puissances, et pression sur les gouvernements figurent parmi les motivations réelles d’une présence dont les Africains ne maîtrisent ni l’agenda ni les conséquences.
Les bases, les accords militaires asymétriques, la surveillance des territoires et l’encadrement des armées locales participent d’une même logique : maintenir l’Afrique dans un système de dépendance qui empêche l’émergence d’une sécurité autonome et d’une souveraineté pleine.
L’opposition à l’AFRICOM s’inscrit donc dans un combat bien plus large : celui contre l’impérialisme, sous toutes ses formes. Car le néocolonialisme ne se présente plus avec la brutalité directe d’hier ; il avance masqué, sous le langage du partenariat, de la coopération sécuritaire ou de l’assistance technique.
Il façonne les économies, influence les choix politiques et impose des modèles de gouvernance alignés sur les intérêts extérieurs plutôt que sur les besoins des peuples. Les programmes militaires, les pressions diplomatiques, les conditionnalités économiques et les ingérences politiques créent un continuum qui affaiblit les marges de manœuvre des États africains et limite leur capacité à définir leur propre avenir.
Face à cela, une nouvelle conscience émerge. Dans plusieurs régions du continent, la demande de souveraineté se fait entendre avec force. Les sociétés civiles, les mouvements panafricanistes, les intellectuels et même certains gouvernements refusent désormais une présence étrangère jugée intrusive et contre-productive.
Ce rejet n’est pas un caprice idéologique mais un constat empirique : malgré la multiplication des programmes sécuritaires internationaux, l’instabilité persiste, parfois même s’aggrave. Les zones où la présence militaire extérieure est la plus marquée sont aussi celles qui connaissent une montée du terrorisme ou une fragilisation des institutions. Ce paradoxe interroge, dérange et pousse à réévaluer les politiques imposées depuis l’extérieur.
Pour que l’Afrique se relève, il ne suffit pas de dénoncer l’AFRICOM ; il faut reconstruire un paradigme africain de sécurité. Cela implique de restaurer la confiance entre États, de renforcer l’Union africaine et les organisations régionales, de développer des forces communes réellement indépendantes, et de privilégier les solutions politiques et sociales aux conflits plutôt que des stratégies purement militaires importées.
La sécurité ne peut pas être externalisée. Elle prend racine dans la justice sociale, dans la lutte contre la pauvreté, dans l’éducation, dans le développement des régions marginalisées. Tant que ces dimensions structurantes resteront négligées, aucune base étrangère, aucun drone, aucun programme d’entraînement ne pourra résoudre les crises africaines.
Mais la souveraineté sécuritaire n’est qu’une facette. L’Afrique doit également rompre avec les chaînes économiques du néocolonialisme : accords commerciaux déséquilibrés, dépendance monétaire, extraction brute des ressources, endettement orchestré. Chaque domaine de dépendance nourrit les autres.
Tant que les matières premières africaines serviront principalement à alimenter les industries étrangères, tant que les élites seront encouragées à reproduire des modèles importés, tant que les politiques économiques seront rédigées à Washington, Londres, Paris ou Bruxelles, l’Afrique ne pourra tracer un chemin autonome.
La relève passe aussi par la conscience collective : réhabiliter le panafricanisme comme projet politique concret, promouvoir l’intégration économique continentale, valoriser les connaissances locales et investir massivement dans les infrastructures, la recherche et l’innovation. L’Afrique a les ressources, les talents et l’énergie nécessaires pour se redéfinir. Ce qui lui manque, ce sont les marges de liberté que l’impérialisme moderne continue de restreindre.
L’heure est venue de rompre ces chaînes. Non par confrontation aveugle, mais par affirmation souveraine. Non par isolement, mais par construction d’alternatives solides.
L’Afrique ne doit plus être un territoire surveillé, mais un continent maître de ses choix. Mettre fin à l’AFRICOM n’est pas une fin en soi : c’est un symbole puissant d’un tournant historique. C’est le premier pas vers une Afrique debout, libérée des tutelles et capable d’inscrire son destin dans la dignité, la justice et la liberté.
J.H.

