Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
Vivre à crédit n'est pas un choix pour les Tunisiens, mais plutôt une obligation imposée par la crise socioéconomique qui secoue le pays depuis 2011. Que disent les chiffres et que pensent les experts de cette tendance ?
L'endettement des ménages tunisiens a atteint des niveaux records en raison de la baisse du pouvoir d'achat et de la hausse du coût de la vie. Les crédits bancaires non professionnels ont atteint environ 29,3 à 29,5 milliards de dinars fin 2024, avec une augmentation marquée des crédits à la consommation et un taux d'impayés en hausse.
Les experts expliquent cette tendance par la nécessité de soutenir la consommation courante à cause notamment de la baisse du pouvoir d'achat et le taux d'inflation qui a atteint des niveaux records au cours des quinze dernières années. Conjointement, la capacité d'épargne des ménages s'est fortement contractée, chutant de 8,6% en 2021 à 2,5% en 2024.
Pour l'expert en économie et en finances, Mohamed Salah Jennadi : " La situation financière des ménages reste fragile, le recours au crédit devenant un moyen de survie pour de nombreuses familles, avec un niveau d'impayés en augmentation, selon les données de la centrale des risques et de l'IACE.
A long terme, le taux de surendettement des ménages va conduire à une crise sociale très grave qui est de nature à générer de véritables drame comme la malnutrition, l’effritement familial voire l'effondrement de tout le système social".
En effet, selon les statistiques du ministère de la Santé : " La malnutrition en Tunisie est un défi croissant, marqué par une insécurité alimentaire touchant environ 3 % de la population en 2019. Près de la moitié (49 %) des enfants de 0 à 5 ans ne reçoivent pas les apports nutritionnels minimums requis, une situation aggravée par la pauvreté et les disparités régionales ".
S'endetter pour survivre...
Pour le Tunisien lambda, tous les moyens sont bons pour joindre les deux bouts, "Personnellement, je n'ai pas le choix. Vivre à crédit est le seul moyen pour nourrir les miens. Avec un seul salaire et deux enfants à charge en plus de leur mère, mon compte bancaire est toujours à découvert et pour mes besoins en alimentation, c'est l'épicier du quartier qui me fait crédit.
Il m'est arrivé même de contracter un crédit chez Enda pour ma femme afin de m'aider à payer le loyer et les factures de la STEG et de la SONEDE ", nous dira Ali, père de famille. Idem pour Zohra, mère de famille, qui nous a déclaré : " Même avec deux salaires, nous n'arrivons pas à nous en sortir moi et mon mari. Tout est cher, y compris le loyer qui représente 30% de nos deux salaires. Alors, on doit s'endetter pour assurer le minimum ".
Pour notre expert : " Le pouvoir d'achat en Tunisie traverse une période de forte érosion due à une inflation élevée (7-9% entre 2022-2024) dépassant la hausse des salaires, provoquant une perte de pouvoir d'achat d'environ 14 % pour les salariés ".
Et d'ajouter : "La structure des dépenses des ménages observée à travers la dernière enquête de l'Institut national de la statistique s’inscrit en rupture de tendance par rapport aux exercices précédents pour certaines rubriques. C’est notamment le cas de la part consacrée aux produits alimentaires dans le budget des ménages qui passe de 28,9% en 2015 à 30,1% en 2021, après une baisse tendancielle durant les dernières décennies.
Cette proportion consacrée aux produits alimentaires atteint même environ 35% chez les ménages du premier quintile de dépense. De même, la part des dépenses de transport, historiquement à la hausse, a baissé à 6,9% (contre 9,4% en 2015) alors que la part de dépenses allouées à d’autres rubriques, comme celles des produits de santé et d’hygiène, a marqué une augmentation substantielle, sans doute en raison de l’impact de la crise sanitaire ".
Face à cette spirale d’endettement, la situation des ménages tunisiens apparaît de plus en plus préoccupante. Entre inflation persistante, stagnation des revenus et hausse continue du coût de la vie, le recours au crédit n’est plus une option mais une nécessité pour survivre. Cette dépendance fragilise davantage l’équilibre financier et social des familles, déjà éprouvées par des années de crise.
Sans mesures structurelles pour relancer le pouvoir d’achat, maîtriser les prix et soutenir les plus vulnérables, le risque d’aggravation des inégalités et des tensions sociales demeure réel, menaçant à terme la cohésion du tissu économique et social du pays.
M.B.S.M.

