Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
Non à la privatisation de la STAM, tel est le nouveau combat annoncé par l'UGTT contre la cession des entreprises publiques au secteur privé. Que pensent justement les experts de la privatisation de ces sociétés en difficulté ?
Le secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail, Salah Eddine Salmi, a réaffirmé, vendredi dernier, l’attachement de l’organisation syndicale à la préservation de la Société tunisienne d’acconage et de manutention (STAM) et son rejet catégorique de toute tentative de cession de ses activités ou d’atteinte à son rôle. Dans son discours lors d’un rassemblement de travailleurs de l’entreprise au siège du syndicat, Selmi a déclaré : " L’Union maintient le slogan : Non à la cession des entreprises publiques.
Aujourd’hui, nous constatons une fragmentation des activités dans les entreprises publiques, notamment à la Société tunisienne de l’électricité et du gaz, et aujourd’hui, au sein de la STAM, un quai est cédé pour être exploité par des opérateurs privés », selon ses propos. Et d'ajouter : « Non à la cession des activités de l’entreprise et non à la cession de toute entreprise publique stratégique. Ces quais ont été aménagés par l’État tunisien avec les fonds de la collectivité nationale, et ils doivent rester exploités par l’entreprise publique sans permettre à des sociétés privées de les utiliser au détriment de l’État ».
Il a, en outre, estimé que la préservation des entreprises publiques revient à préserver les acquis du peuple tunisien, ajoutant qu’il est du droit des travailleurs de défendre le secteur public ", avant de marteler : " Non et mille fois non à la cession du moindre espace ou de la moindre activité de la STAM, afin que cela ne constitue pas le début d’un processus de privatisation ". Il convient de rappeler que l’Union générale tunisienne du travail maintient sa position opposée à la vente ou à la privatisation des entreprises publiques en Tunisie, appelant à l’élaboration de stratégies communes pour les sauver, tout en tenant compte des spécificités de chaque entreprise.
A noter également que la Société tunisienne d’acconage et de manutention est une entreprise publique opérant dans l’ensemble des ports maritimes commerciaux tunisiens à travers son réseau d’agences situées à Bizerte, Radès, La Goulette, Sousse, Sfax, Gabès et Zarzis.
L’entreprise assure le rôle d’opérateur de chargement et de manutention en tant que concessionnaire et gestionnaire du terminal à conteneurs du port de Radès, tout en assurant l’ensemble des activités de chargement et de manutention au port de la Goulette, de Bizerte, Sousse, Sfax, Gabès et Zarzis. Elle opère aux côtés de groupements privés de manutention portuaire. La STAM assure la manutention de 69 % du tonnage total des marchandises transitant par les ports maritimes commerciaux tunisiens. Que pensent justement les experts et autres observateurs de la privatisation des entreprises publiques en difficulté ?
Une arme à double tranchants ...
Interrogé à ce sujet, l'activiste Me Houssem Eddine Ben Atiya, nous a déclaré : « Ces appels à la privatisation des entreprises publiques ne sont en réalité que la continuité d’un processus entamé en Tunisie depuis plus de quarante ans, plus précisément avec l’entrée en vigueur du « programme d’ajustement structurel ». Et d’ajouter : « En 1986, dans un contexte mondial marqué par la domination des politiques néolibérales fondées sur la réduction de l’intervention de l’État au profit des mécanismes du marché et de l’initiative privée.
Ainsi, en Tunisie comme dans les autres pays du Sud, la privatisation a constitué l’un des principaux piliers des programmes d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international. Dans ce contexte général, les opérations de privatisation ont connu un rythme soutenu en Tunisie à partir de 1987, enregistrant jusqu’en 2010 environ 250 opérations de privatisation d’une valeur de 5 963 millions de dinars, dont 114 opérations de cession totale.
Ce programme a concerné plusieurs entreprises dans divers secteurs, notamment les banques, les cimenteries et les télécommunications. En 2010, un programme de privatisation de dix entreprises a été adopté, parmi lesquelles : la Société Tunisienne de Sidérurgie, la Société Nationale de Distribution des Pétroles, la Compagnie Tunisienne de Navigation, la Société Tunisienne de l’Industrie Sucrière, les trois banques publiques, la Régie Nationale des Tabacs et Allumettes, la Société Tunisienne des Industries du Caoutchouc et Tunisair.
Dans le même cadre, le gouvernement Nidaa Tounes–Ennahdha s’était engagé à poursuivre le programme de restructuration des entreprises publiques (lettre d’intention adressée par le gouverneur de la Banque centrale et le ministre des Finances à la directrice du FMI le 2 mai 2016). Ce programme concerne dans un premier temps cinq grandes entreprises : la Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz, la Société Tunisienne des Industries de Raffinage, l’Office des Céréales, Tunisair et la Régie Nationale des Tabacs.
Le programme de restructuration vise à redéfinir le rôle de « l’État actionnaire », ce qui signifie transformer l’État de propriétaire en simple actionnaire des entreprises publiques aux côtés d’autres investisseurs. Il vise également à déterminer les secteurs non stratégiques (et qui les détermine ?) desquels l’État se retirera. Ainsi, ce qu’on appelle le programme de « restructuration des entreprises publiques » n’est en réalité que l’étape précédant leur privatisation et leur cession ».
De son côté, l’expert financier et économique Mohamed Salah Jannadi estime que la privatisation des entreprises publiques en Tunisie vise principalement à alléger la charge financière pesant sur le budget de l’État, à améliorer l’efficacité et la productivité des entreprises déficitaires, ainsi qu’à rehausser la qualité des services fournis, notamment dans les secteurs concurrentiels. Les avantages attendus comprennent l’injection de nouveaux investissements, la modernisation technologique et la réduction des pertes financières accumulées.
J ennadi précise : « Parmi les principaux avantages de la privatisation dans le contexte tunisien : Allègement des charges budgétaires : mettre fin au financement par l’État des entreprises publiques déficitaires ou en difficulté financière, qui pèsent lourdement sur le budget général. Amélioration de l’efficacité et de la productivité : optimiser le fonctionnement des entreprises grâce à l’introduction de la gestion privée et à la modernisation des mécanismes de production, renforçant ainsi leur compétitivité ».
En érigeant la STAM en "ligne rouge" intouchable, l’UGTT s'enferme dans un dogmatisme qui ignore l'urgence économique. Si la souveraineté est un noble argument, elle ne peut servir de bouclier à l'inefficacité chronique d'un monopole public à bout de souffle.
À force de refuser toute réforme structurelle, la centrale syndicale risque de précipiter la faillite de ce qu’elle prétend protéger, condamnant les ports tunisiens à l’obsolescence au nom d'un statu quo que le budget de l’État ne peut plus se permettre.
M.B.S.M.

