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Éditorial : À qui profite le crime ? - Par Jalel HAMROUNI

L’assassinat de Seif al-Islam Kadhafi marque un tournant potentiellement décisif dans l’histoire récente de la Libye, un pays qui tente encore de se relever de plus d’une décennie de divisions politiques, de rivalités armées et d’effondrement institutionnel.

Fils de l’ancien dirigeant Mouammar Kadhafi et longtemps considéré comme son héritier politique, il a été tué par des hommes armés ayant pris d’assaut sa résidence dans la ville de Zintan, tandis qu’une enquête a été ouverte pour identifier les responsables.

Au-delà de l’émotion suscitée par cette disparition, la question essentielle demeure : à qui profite ce nouveau choc dans un pays déjà fragile ? Car en Libye, chaque vide politique devient un terrain fertile pour de nouveaux rapports de force.

Seif al-Islam n’était pas un acteur marginal. Candidat déclaré à la prochaine élection présidentielle prévue en 2026, il figurait parmi les personnalités susceptibles de peser lourdement dans la recomposition politique nationale.

Sa mort introduit donc une variable explosive dans une lutte pour le pouvoir déjà complexe. Selon plusieurs analyses, cet assassinat risque de compliquer davantage les efforts de réconciliation et de prolonger l’impasse institutionnelle qui empêche l’État libyen de fonctionner normalement.

Dans ce contexte, les premières bénéficiaires de l’instabilité restent les milices et groupes armés locaux. L’absence d’un État unifié permet à ces forces parallèles de maintenir leur influence sécuritaire et territoriale. Lorsque les institutions sont fragmentées et que plusieurs autorités se disputent la légitimité, le monopole de la violence échappe au pouvoir central, une situation idéale pour ceux qui prospèrent dans l’économie de guerre.

Les rivalités politiques internes constituent un autre cercle de gagnants potentiels. La disparition d’un candidat de poids redistribue les cartes avant toute échéance électorale.

Dans un pays où le jeu politique est souvent un prolongement du rapport de force militaire, éliminer une figure capable de mobiliser une base populaire peut modifier profondément l’équilibre entre factions. L’histoire récente de la Libye montre que la compétition pour le pouvoir se joue autant dans les urnes que dans l’ombre des armes.

Mais les intérêts ne se limitent pas aux acteurs domestiques. L’instabilité libyenne possède une dimension stratégique internationale. Le pays détient d’importantes ressources pétrolières, dont la gestion est déjà entravée par l’absence d’un pouvoir central capable de superviser les finances, d’attirer les investissements et de réguler le secteur bancaire.

Dans un tel chaos, les partenaires étrangers, qu’ils soient économiques ou géopolitiques, peuvent être tentés de privilégier des alliances opportunistes plutôt qu’un véritable projet de stabilisation.

Plus largement, la fragmentation de la Libye transforme le pays en zone d’influence ouverte, où les agendas extérieurs peuvent s’exprimer sans rencontrer la résistance d’un État solide. Chaque crise prolonge cette vulnérabilité structurelle et réduit la souveraineté réelle du pays.

Il faut également mesurer l’impact symbolique de cet assassinat. Seif al-Islam incarnait pour certains l’idée d’un retour à une forme d’ordre, tandis que pour d’autres il restait associé à un passé autoritaire. Cette polarisation reflète les fractures profondes de la société libyenne, fractures que sa mort pourrait raviver plutôt qu’apaiser. Loin de refermer le chapitre post-2011, l’événement rappelle que la transition libyenne reste inachevée.

La tragédie met surtout en lumière une vérité dérangeante : la Libye demeure un État en suspens. Tant qu’un consensus national ne sera pas trouvé pour reconstruire des institutions crédibles, protéger le processus politique et unifier les structures sécuritaires, chaque crise continuera d’alimenter un cycle d’instabilité.
Pourtant, l’histoire n’est jamais totalement écrite.

Ce drame pourrait aussi servir d’électrochoc. Les élites libyennes savent désormais que la lutte pour le pouvoir, lorsqu’elle échappe aux règles politiques, conduit inévitablement à la spirale de la violence et à l’érosion de toute perspective de renaissance.

La véritable question est donc moins de savoir qui a appuyé sur la détente que de comprendre pourquoi un tel acte reste possible dans la Libye contemporaine. Car un pays où les figures politiques peuvent être éliminées ne peut ni rassurer ses citoyens ni convaincre ses partenaires.

Entre espoir de reconstruction et risque d’enlisement, la Libye se trouve une fois de plus à la croisée des chemins. Les profiteurs de l’instabilité sont nombreux, milices, factions rivales, intérêts extérieurs, mais les perdants le sont davantage : ce sont avant tout les Libyens, toujours en quête d’un État capable de transformer leurs ressources en avenir.

La renaissance libyenne dépendra désormais d’une question simple et cruciale : les acteurs nationaux choisiront-ils enfin la logique de l’État, ou laisseront-ils encore l’ombre des conflits décider de leur destin ?

J.H.

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