Dans le cadre de la quatrième édition de « Tunis Théâtre du Monde », le public de la salle « Le 4ème Art » a pu découvrir le spectacle chorégraphique espagnol « Kolochi Baw », signé par la chorégraphe Aïda Colmenero Díaz.
Organisée par le Théâtre National Tunisien (TNT) du 27 mars au 3 avril 2026, à l’occasion de la Journée mondiale du théâtre, cette manifestation réunit des créations tunisiennes et internationales autour de grandes questions contemporaines.
« Kolochi Baw », qui signifie « les gardiens » en langue bambara, l’une des principales langues du Mali, met en scène des figures veillant sur le temps, la vibration et le sacrifice, trois dimensions qui traversent l’ensemble de l’œuvre. Créé à Bamako au début de l’année 2022, le spectacle s’inscrit dans un contexte historique marqué, au Mali comme dans plusieurs pays africains, par une redéfinition des relations avec la France. Dans ce cadre, l’œuvre propose une lecture critique de l’héritage colonial ainsi que du rôle des élites africaines dans sa perpétuation ou son dépassement.
La chorégraphe propose une approche où le corps devient à la fois un outil esthétique et un vecteur de sens, capable d’interroger l’histoire et la mémoire en dehors des formes narratives traditionnelles. L’écriture chorégraphique s’éloigne ainsi de la dramaturgie classique : la progression linéaire disparaît au profit de scènes construites sur le rythme, la répétition et la transformation.
Sur scène, les corps évoluent selon des dynamiques variées, alternant contraction et relâchement, cohésion et fragmentation. Cette circulation permanente traduit un état de tension à la fois individuel et collectif, en écho à une condition humaine marquée par la rupture et la dispersion.
Ce choix esthétique donne au spectacle une dimension plus contemplative, ouverte à des lectures multiples. Les gestes et les postures composent des images collectives qui se forment, se défont puis se recomposent, dans une écriture visuelle qui reflète l’entrelacement des destinées humaines. Le travail sur la « masse corporelle » devient central : le groupe apparaît comme une entité vivante, en constante pulsation, fragmentation et recomposition.
Le spectacle s’inspire également de rituels africains, à travers la répétition des gestes et l’intensification progressive des rythmes du corps et du son, sans jamais tomber dans une simple représentation folklorique. Ces éléments sont revisités dans une approche contemporaine, où le rituel devient un moyen d’évoquer la mémoire et de la réinterpréter. Le spectacle développe ainsi une forme de « vibration corporelle », où le mouvement se prolonge comme une onde continue, exprimant des émotions difficiles à dire. Porté par une respiration collective et un travail vocal entre souffle, plainte et cri, il donne à ressentir la souffrance intérieure de l’individu dans un monde marqué par l’isolement et le repli.
« Kolochi Baw » se distingue par une écriture chorégraphique qui s’inscrit dans une démarche de danse contemporaine expérimentale. Le spectacle repose sur une grande sobriété du geste, où la présence individuelle s’efface au profit d’une dynamique collective. Le temps y est non linéaire, construit sur la répétition et l’accumulation.
La chorégraphie met surtout en avant l’énergie du mouvement plutôt que sa forme. Elle avance par paliers rythmiques, alternant montées intenses, physiques et sonores, et retours vers des moments proches de l’immobilité. Cette construction suggère une tragédie partagée, où toute forme de dépassement ne peut exister que dans le collectif.
Sur le plan scénographique, le spectacle privilégie une grande sobriété visuelle : un espace scénique presque vide, centré sur la présence des corps et du son. Ce dispositif met en valeur la précision du geste et le rythme du mouvement, en donnant au corps une place essentielle sur le plateau.
Sans adopter un discours politique direct, l’œuvre renvoie néanmoins à des réalités historiques profondes liées au passé colonial du continent africain. A travers la tension des corps et les dynamiques qu’ils développent, la chorégraphe évoque la violence des politiques coloniales occidentales en Afrique, dont les effets continuent de marquer les sociétés contemporaines.

