Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
73 % des médecins ont été victimes de violences au moins une fois durant leurs parcours professionnels et les conséquences de ce fléau sont graves. Que faire pour sécuriser le milieu hospitalier ?
Le président de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins, Wajih Dhakkar, a confirmé l’aggravation du phénomène des agressions visant le personnel médical dans les hôpitaux publics. Il a révélé avoir lui-même subi des violences verbales et physiques à cinq reprises différentes, tout en présentant les résultats alarmants d’une étude menée par l’organisation, selon laquelle 73 % des médecins ont été victimes de violences au moins une fois, et 74 % y ont été confrontés à deux reprises.
Selon les indicateurs présentés par l’organisation lors d’une conférence de presse tenue vendredi dernier au siège du Syndicat national des journalistes tunisiens, ces violences se répartissent comme suit : 96 % de violences verbales, 20,1 % de violences physiques et 12,1 % d’agressions à l’aide d’armes blanches.
En outre, 33 % des médecins ont déclaré avoir subi du harcèlement. Les accompagnateurs des patients sont responsables de 57 % de ces agressions, suivis des patients eux-mêmes avec 19,6 %. Par ailleurs, 43 % des attaques ont été commises par des groupes, tandis que 68,5 % des cas se sont produits en l’absence d’agents de sécurité, selon Dhakkar.
Les statistiques montrent également que 63,3 % des agressions se concentrent dans les services des urgences, et que 66,9 % d’entre elles surviennent pendant les gardes de nuit. Cette situation pousse 82,7 % des jeunes médecins à envisager l’émigration et à quitter la Tunisie, en raison de la détérioration des conditions de travail et de l’environnement hospitalier.
Dans le même contexte, Dhakkar a mis en garde contre les graves répercussions de cette situation sur l’avenir du secteur de la santé en Tunisie, soulignant que 82,7 % des jeunes médecins expriment une volonté sérieuse d’émigrer et de quitter le pays à cause de la dégradation des conditions de travail et de l’état préoccupant des hôpitaux. Que faire pour sécuriser le milieu hospitalier ?
Alerte rouge...
Les Tunisiennes se souviennent toujours des graves incidents survenus en 2025 dans le gouvernorat de Kasserine, situé à 290 km de la capitale lorsqu’un groupe de citoyens avaient vandalisé les équipements de l’hôpital universitaire de la région et agressé les cadres médicaux et paramédicaux.
Ces attaques ont causé des pertes estimées à près de 500 mille dinars, en plus des préjudices physiques et psychologiques subis par le personnel hospitalier, « certes cette agression avait été fermement condamnée par le Ministère tunisien de la Santé, qui avait estimé qu’elle menaçait la dignité des soignants, le caractère sacré de l’institution hospitalière ainsi que le droit du citoyen à des soins sûrs, mais, l’agression de Kasserine » n’est qu’un épisode d’une longue série qui dure depuis des années en Tunisie », nous dira, Dr Ahmed Fouad Rekik.
Et d’ajouter : « Les réseaux sociaux ont documenté de nombreux cas similaires à travers des photos et des vidéos montrant des agressions contre les médecins et le personnel soignant au sein même des hôpitaux publics, là où devraient pourtant régner sécurité et respect ».
D’incidents isolés à un phénomène inquiétant…
Selon Dr Rekik : « Le phénomène n’est pas nouveau dans le système de santé. Les citoyens pensaient un temps que ces violences verbales et physiques n’étaient que des incidents isolés, mais elles se sont progressivement transformées en un phénomène alarmant qui fragilise chaque jour davantage le secteur de la santé, à cause de « comportements barbares » mettant en danger la sécurité des équipes médicales ainsi que la continuité des services de santé essentiels.
Pour rappel, ces dernières années, la Tunisie a enregistré une hausse spectaculaire des agressions visant médecins et infirmiers, qu’il s’agisse d’insultes, de menaces ou même de violences physiques. Certaines de ces attaques ont provoqué de graves blessures chez des médecins, comme cela a été signalé dans plusieurs hôpitaux universitaires, transformant ainsi ces établissements de soins en scènes de violence et d’agression, alors que le médecin est censé représenter la confiance et la sécurité.
Les exemples sont nombreux. Parmi les plus marquants figure l’agression subie il y a quelques années par un médecin résident du service de chirurgie orthopédique du centre des traumatismes et des grands brûlés de Ben Arous. Cette attaque violente avait causé des dommages matériels et moraux à l’ensemble de l’équipe médicale, après l’annonce du décès d’une victime d’un accident de la route et l’échec des tentatives de réanimation.
On peut également citer l’agression de deux médecins et la tentative de renverser un troisième à l’hôpital des Jasmins de Ben Arous, en juillet 2021, durant la période du COVID-19. Et les exemples ne manquent pas ».
Revenant, par ailleurs, sur les causes de ce fléau, Dr Rekik, nous a indiqué : « Des études antérieures ont attribué ces « comportements barbares » à la tension et à la colère des patients ou de leurs proches en raison du retard des soins ou de malentendus. Elles évoquent aussi l’absence de culture médicale chez certains citoyens qui considèrent le médecin comme responsable de toutes les défaillances du système, ainsi qu’un manque de conscience collective quant à l’importance du rôle du médecin et au respect dû à sa profession.
Les études ont également mis en avant d’autres facteurs favorisant ce phénomène dans les hôpitaux, notamment la détérioration des services de santé en raison du manque d’équipements et de médicaments, ce qui accentue la tension des patients et de leurs familles. Certains en viennent même à s’en prendre au médecin, considéré comme « le visage de l’autorité » le plus accessible.
Du coup, ces agressions contre le personnel médical risquent d’aggraver davantage la crise liée à la fuite des médecins tunisiens vers le secteur privé ou vers l’étranger, faisant du secteur public de la santé la première victime de ces violences. Elles peuvent aussi entraîner une baisse de la qualité des soins en raison d’un environnement de travail hostile et dépourvu de sécurité, ainsi qu’un effondrement de la confiance entre le médecin et le patient ».
Face à cette spirale de violences, l’hôpital public tunisien ne réclame plus seulement des moyens, mais aussi une véritable protection. Sécuriser les établissements de santé, sanctionner sévèrement les agressions et restaurer la confiance entre citoyens et soignants sont devenus des impératifs urgents. Car lorsque le médecin exerce dans la peur, c’est tout le droit du patient à des soins dignes et sûrs qui se retrouve menacé.
M.B.S.M.

