Il y a quelque chose d'obscène dans le spectacle que donne l'Europe depuis maintenant plus d'un an. Pendant que Gaza brûle, pendant que des familles entières sont rayées des registres d'état civil en une seule frappe aérienne, les capitales européennes s'activent à trouver les mots justes pour ne rien dire.
Des communiqués. Des appels au calme. Une rhétorique du «deux côtés» appliquée à un rapport de force entre l'une des armées les mieux équipées du monde et une population civile enfermée dans un territoire de 365 kilomètres carrés. Ce n'est pas de la neutralité. C'est de la complicité habillée en prudence diplomatique.
L'Union européenne a eu l'occasion, à de nombreuses reprises, de faire peser son poids réel : suspendre l'accord d'association avec Israël, conditionner les échanges commerciaux au respect du droit international humanitaire, rappeler ses ambassadeurs pour consultation. Elle n'a rien fait de sérieux. Quelques sanctions symboliques contre des colons isolés, des déclarations d’inquiétude profonde aussitôt oubliées. Pendant ce temps, les bombes continuaient de tomber sur Rafah, sur Jabaliya, sur Khan Younès.
L'épisode de la flottille Soumoud a mis à nu cette hypocrisie avec une clarté brutale. Ce convoi humanitaire, affrété par des militants et des associations de solidarité pour acheminer de l'aide vers Gaza par voie maritime, a été intercepté et bloqué. Des civils arrêtés, du matériel saisi. Une violation flagrante du droit de la mer, une entrave caractérisée à l'aide humanitaire en temps de conflit.
Quelle a été la réponse européenne ? Le silence, ou presque. Aucune convocation d'ambassadeur israélien devant les ministères des Affaires étrangères de Paris, Berlin ou Rome. Aucune sommation. L'Europe, qui se drape si volontiers dans les valeurs du droit international quand cela l'arrange, a regardé ailleurs.
Et le Liban. On l'oublie trop vite. Des portions entières du territoire libanais sont toujours occupées par l'armée sionistes au mépris des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. La résolution 1701, censée garantir le retrait des forces israéliennes jusqu'à la frontière internationale, reste lettre morte. L'armée d'occupation s'est déployée dans le sud du pays, rasé des villages, pillé des récoltes.
Là aussi, l'Europe a produit des déclarations. Rien d'autre. On se demande à quoi sert le droit international lorsque les puissances censées l'incarner se contentent de l'invoquer comme une incantation sans lendemain.
Ce qui est en jeu ici, ce n'est pas seulement la Palestine ou le Liban. C'est la crédibilité de tout un système de normes que l'Europe prétend défendre. Comment Bruxelles peut-elle invoquer le respect du droit international face à la Russie tout en fermant les yeux sur ses violations répétées au Proche-Orient ? Cette sélectivité n'échappe à personne dans le reste du monde. Elle alimente, à raison, un sentiment de deux poids, deux mesures qui mine l'autorité morale de l'Occident sur toutes les autres crises.
Il y a aussi une dimension intérieure que les dirigeants européens refusent d'affronter. Dans leurs propres sociétés, des millions de citoyens — souvent jeunes, souvent issus de la société civile — descendent dans la rue, signent des pétitions, organisent des boycotts. Ils ne demandent pas à leurs gouvernements de choisir un camp militaire. Ils demandent simplement que le droit s'applique à tous, de manière égale. Cette demande élémentaire est traitée avec condescendance, quand elle n'est pas réprimée administrativement.
L'Europe a construit son identité politique sur les leçons tirées de ses propres catastrophes du XXe siècle. Jamais plus, disait-on. Plus jamais la complaisance face aux crimes de masse. Plus jamais le silence des gens raisonnables pendant que l'irréparable se commet.
Or voilà que ce même continent observe, documente, répertorie et ne fait rien.
Il reste une chose que l'histoire ne pardonne pas : avoir su et n'avoir pas agi. L'Europe est en train d'écrire cette page-là. Et la honte qui viendra ensuite ne sera pas atténuée par le nombre de communiqués publiés.
J.H.

