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Editorial : Les souffre-douleurs du système…

Par Chokri Baccouche

Le problème est récurrent et il revient à chaque fois avec fracas au devant de la scène nationale : dans les hôpitaux publics tunisiens, les jeunes médecins subissent une violence devenue presque banale. C’est tout juste d’ailleurs si on évoque de temps à autre ces agressions qui se répètent inlassablement. Méthodiquement et systématiquement et sans que les responsables concernés ne daignent, malheureusement, prendre les mesures nécessaires pour résoudre ce problème à la base.

Les chiffres sont têtus et révèlent un état des lieux le moins qu’on puisse dire alarmant et détestable. Une étude effectuée par l’Organisation des jeunes médecins rendue publique vendredi dernier nous apprend ainsi que plus de la moitié des 734 jeunes médecins sondés affirment avoir été agressés entre deux et cinq fois, tandis que 22% déclarent avoir subi plus de cinq agressions, signe d’une exposition répétée dans le cadre professionnel.

S’ils ne sont pas agressés physiquement, ces jeunes toubibs sont molestés verbalement 96,8% d’entre eux ont dû endurer ce « traitement de faveur » aussi humiliant que dégradant et inacceptable. Pis encore, 12,1% des jeunes médecins disent avoir fait face à une menace impliquant une arme sur leur lieu de travail.

Chiche alors serait-on tenté de dire : les têtes bien faites de chez nous qui figurent parmi l’élite sont traités comme des moins que rien. Non seulement ils sont exploités jusqu’à la moelle, reçoivent des salaires dérisoires, mais ils sont également violentés fréquemment dans l’exercice de leur travail qui se déroule dans des conditions piteuses et déplorables.

Le plus pathétique dans cette triste affaire c’est qu’on les appelle « soldats en blouse blanche » pour mieux masquer une réalité beaucoup plus brutale trahissant la faillite du système de santé tunisien qui fonctionne encore comme par miracle grâce notamment à une génération sacrifiée.

Les internes et résidents parmi les jeunes médecins sur le point de terminer leur long cursus universitaire assurent, en effet,  l’essentiel du travail hospitalier sous une pression écrasante. Ils travaillent parfois plus de vingt-quatre heures d’affilée, dans des services saturés, sans sécurité suffisante et avec des moyens catastrophiques. Quand la colère des patients explose, c’est souvent sur eux qu’elle tombe. Le jeune médecin devient le visage visible d’un État absent.

Le plus scandaleux est ailleurs : cette souffrance est devenue une habitude institutionnelle. On considère normal qu’un jeune médecin soit épuisé, insulté, menacé ou payé misérablement. Toute contestation est traitée comme de l’ingratitude. Puis on s’étonne que les médecins quittent massivement la Tunisie. Ces dernières années, ils sont des centaines à avoir fait leur valise pour tenter l’aventure ailleurs sous un ciel plus clément à la recherche d’une meilleure considération et des conditions de travail plus humaines et dignes.

Ces toubibs qui fuient massivement le pays sont bien évidemment une déplorable perte pour la Tunisie et la communauté nationale qui a financé et assuré leur formation au prix d’énormes sacrifices. C’est ce qu’on appelle l’art de soulager sa vessie dans le désert qui a tendance à devenir malheureusement chez nous un sport national pratiqué à grande échelle.

La vérité est simple et elle n’est pas du tout gratifiante : un pays qui humilie ses soignants détruit son propre avenir sanitaire. Car derrière chaque médecin qui part, il y a un hôpital qui s’affaiblit davantage et des patients qui paieront demain le prix de cette faillite. Demain, c’est déjà aujourd’hui malheureusement.

Pour s’en convaincre, il suffit tout juste d’effectuer une petite virée dans un de nos hôpitaux publics, choisi au hasard. Une fois sur place, on est accueilli à bras ouvert par la misère, le stress et le désespoir qui se mesurent d’un personnel médical débordé par l’ampleur de la tâche et le regard hagard des patients attendant impatiemment leur tour dans une cohue invraisemblable.

Dans ces établissements sanitaires qui manquent de tout et qui n’ont de sanitaire que le nom, il ne faut pas être surpris outre mesure si les nerfs soient à fleur de peau. Pour un oui ou pour un non, ça démarre au quart de tour et ce sont malheureusement les jeunes médecins qui en paient les pots cassés.

La brutalité subie par le cadre soignant dans les hôpitaux publics à pour nom ignorance et incivisme de certains patients et de leurs accompagnateurs qui ont pris l’habitude de déverser toute leur frustration et leur fiel sur ceux qui vont, paradoxalement, leur porter secours.

Le laxisme et la léthargie des autorités qui rechignent à prendre les dispositions nécessaires devant permettre de mieux sécuriser l’environnement des hôpitaux publics, ont fait le reste en encourageant certains énergumènes portés sur la violence à s’adonner, en toute impunité, à leur « jeu ludique » et fort dangereux.

Les jeunes médecins tunisiens ne demandent pas la lune mais seulement ce qui devrait être évident dans un État digne qui respecte son élite à savoir la sécurité, le respect, des conditions humaines et une reconnaissance réelle de leur travail. Et ce n’est certainement pas trop demandé…

C.B.

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