Le cinéma français et mondial vient de perdre l’un de ses cinéastes les plus singuliers. Tony Gatlif, ardent défenseur de la culture tzigane et réalisateur de 25 films, dont « Gadjo Dilo » et « Exils », est décédé mercredi à Arles, à l’âge de 77 ans. Il travaillait alors sur un nouveau projet de film historique, non loin de la Camargue, territoire auquel il était profondément attaché.
Tony Gatlif s’en va comme il avait souvent raconté les départs, les routes et l’exil : avec la musique pour compagne et la liberté comme horizon. Décédé mercredi à Arles, à proximité de cette Camargue qu’il considérait comme l’un des lieux qui l’avaient « sauvé », le cinéaste laisse derrière lui une œuvre profondément personnelle, traversée par la culture tzigane, les migrations, les blessures de l’exil et une inlassable quête de liberté.
Sa famille a annoncé vendredi son décès, lié à un « problème de santé », dans un communiqué transmis à l’AFP. Son épouse, ses enfants et ses petits-enfants lui ont adressé un dernier « Latcho Drom », expression tzigane signifiant « Bonne route ».
« Latcho Drom » était aussi le titre de l’un de ses films, réalisé en 1993, comme si le cinéaste avait depuis longtemps placé son œuvre sous le signe du voyage. Depuis ses débuts en 1975, Tony Gatlif aura réalisé 25 films, dont « Les Princes » (1983), « Gadjo Dilo » (1997), « Vengo » (2000), « Exils » (2004), « Djam » (2017) et, plus récemment, « Ange », sorti en 2025.
La musique comme langue universelle
Chez Tony Gatlif, la musique n’a jamais été un simple accompagnement de l’image. Elle est une langue, une mémoire, une manière de raconter ce que les mots ne suffisent pas à dire. Flamenco dans « Vengo », musique tzigane dans « Les Princes », rebétiko dans « Djam » : ses films ont fait circuler les sonorités et les traditions, donnant à entendre des peuples, des histoires et des identités souvent relégués aux marges.
« La musique tzigane crie la peur et la douleur d’un peuple qui a mal à son âme », disait-il. Son travail lui avait valu à deux reprises le César de la meilleure musique, pour « Gadjo Dilo » et « Vengo ».
Son œuvre a également été récompensée sur la Croisette. « Exils », porté notamment par Romain Duris et Lubna Azabal, lui avait valu le prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 2004. Romain Duris, qui avait également joué dans « Gadjo Dilo », lui a rendu hommage avec quelques mots simples et bouleversants : « Latcho Drom moro dad », soit « Bonne route mon père ».
"Ange", un RDV à Tunis
La disparition de Tony Gatlif résonne aussi en Tunisie, où son dernier long métrage, « Ange », avait récemment rencontré le public des Journées cinématographiques de Carthage. Sorti en salles en juin 2025, le film figurait parmi les projections marquantes des JCC 2025, dont la 36e édition s’est déroulée à Tunis du 13 au 20 décembre 2025.
Avec « Ange », Tony Gatlif poursuivait cette exploration des destins en mouvement qui traverse son œuvre. Pour le public tunisien, cette projection aura ainsi pris, après l’annonce de sa disparition, une résonance particulière : celle d'une rencontre récente avec l’œuvre d’un cinéaste à la touche particulière qui n’a jamais cessé avec son art de franchir les frontières.
Le grand combat
Derrière le cinéaste, il y avait une histoire personnelle hors norme. Né Michel Dahamani, le 10 septembre 1948, d’un père kabyle et d’une mère gitane, Tony Gatlif quitte l’Algérie encore enfant. Son parcours est marqué par la violence, l’errance et les institutions. Vers l’âge de 12 ans, lors d’un contrôle de police, il change de nom pour éviter d’être renvoyé en Algérie. Il choisit alors le nom de Gatlif, celui d’un espace vert d’Alger.
Après un passage en maison de correction, il est envoyé en Camargue sur décision de justice. C’est là que son existence prend un autre tournant. Trois ans plus tard, il découvre le théâtre et l’acteur Michel Simon, ouvrant une brèche vers un autre destin. La Camargue occupait dans cette trajectoire une place particulière. « Elle fait partie des choses qui m’ont sauvé », disait-il. Il racontait avoir découvert dans ce territoire une autre manière de regarder les autres et d’être regardé.
Ce territoire sauvage entre Rhône et Méditerranée, profondément lié à la culture gitane, allait ainsi devenir bien plus qu’un décor dans son imaginaire. Les pèlerinages des Saintes-Maries-de-la-Mer, où des milliers de Gitans se réunissent autour de Sainte Sara dans un mélange de foi, de musique et de traditions, résonnaient avec l’univers de celui qui n’a cessé de filmer les chemins, les rencontres et les appartenances multiples.
Son cinéma n’aura cessé de franchir les frontières, géographiques autant qu’intimes, pour donner une place à ceux qui vivent sur les routes, aux cultures minoritaires et aux mémoires menacées. Un cinéma de mouvement et de résistance, où chaque départ semblait aussi porter la promesse d’une rencontre.
« Latcho Drom » (Bonne route), Tony Gatlif.

