Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
La lutte contre la dégradation des matériaux est un défi que l'humanité relève depuis l'âge du fer. Aujourd'hui, nous comprenons avec une précision moléculaire pourquoi les structures métalliques s'effondrent sous l'assaut du temps : la corrosion.
Pourtant, des textes datant de quatorze siècles, à l'instar du Coran dans le récit de Dhû l-Qarnayn, décrivent des procédés de protection qui font écho aux principes fondamentaux de la thermodynamique et de la cinétique chimique actuelle. Comment cette compréhension empirique de la protection des métaux a-t-elle pu être formulée bien avant l'avènement de la chimie moderne ?
Pour apprécier l'ingéniosité des méthodes anciennes, il faut d'abord comprendre l'ennemi. La rouille n'est pas un simple dépôt de saleté ; c'est le résultat d'une transformation chimique irréversible appelée réaction d'oxydoréduction.
Lorsque le fer est exposé à un environnement humide, un transfert d'électrons s'opère. L'oxygène de l'air, agissant comme un oxydant, réagit avec les atomes de fer en présence d'eau pour former des oxydes de fer hydratés. La formule simplifiée de cette réaction peut s'écrire :
Le problème majeur de la rouille réside dans sa structure. Contrairement à l'aluminium qui forme une couche d'oxyde protectrice et étanche, la rouille est poreuse. Elle laisse l'oxygène et l'humidité pénétrer plus profondément dans le métal, créant un cycle de destruction qui finit par désintégrer totalement la structure. Sans protection, toute construction en fer est condamnée à disparaître.
L'énigme du récit de Dhû l-Qarnayn : Une solution d'ingénieur
Dans la sourate Al-Kahf (La Caverne), le récit de Dhû l-Qarnayn décrit la construction d'une barrière monumentale destinée à protéger un peuple. Les étapes décrites sont d'une précision technique frappante :
L'assemblage : "Apportez-moi des blocs de fer." Il s'agit ici de la structure primaire.
L'apport d'énergie thermique : "Soufflez." En utilisant des soufflets pour attiser le feu, il porte le fer à une température de fusion ou de ramollissement superficiel.
L'application du revêtement : "Apportez-moi du goudron (ou cuivre fondu) pour y verser." C'est ici que réside le génie du procédé. Que l'on traduise le terme arabe Qitran par "goudron" ou par "cuivre fondu" (deux interprétations présentes chez les exégètes), l'objectif scientifique demeure identique : l'isolation hermétique.
Si l'on considère l'interprétation du goudron (ou de la poix), nous sommes face à l'une des premières méthodes de revêtement organique. Le goudron est une substance hydrophobe par excellence. En scellant les pores du fer avec cette matière visqueuse, Dhû l-Qarnayn empêchait physiquement les molécules d'eau d'atteindre la surface du métal. Sans le catalyseur aqueux, la réaction d'oxydation est quasiment stoppée.
Si l'on retient l'interprétation du cuivre fondu, nous passons de la simple protection au domaine de la métallurgie avancée. Verser du cuivre en fusion sur du fer chaud permet de créer une interface métallique. Le cuivre est un métal beaucoup plus noble que le fer (son potentiel d'oxydoréduction est plus élevé). En recouvrant le fer d'une couche de cuivre, on réalise ce qu'on appellerait aujourd'hui un "placage". Le fer est protégé par une "armure" qui ne s'oxyde pas de la même manière, garantissant une longévité de plusieurs millénaires à la structure.
Une connaissance qui défie son temps
La question posée par la précision de ce récit est profonde : comment un homme, dans le contexte de l'Arabie du VIIe siècle, pouvait-il prescrire une méthode de conservation aussi rigoureuse ?
À cette époque, la science expérimentale telle que nous la connaissons n'existait pas. Les notions d'atomes, d'électrons ou de molécules d'oxygène étaient totalement inconnues. Pourtant, l'application pratique décrite dans le Coran suit une logique sans faille :
• Il ne se contente pas de construire une muraille en fer (qui aurait rouillé et cédé en quelques décennies).
• Il identifie le besoin d'un agent de scellement externe.
• Il utilise la chaleur pour assurer une adhésion parfaite entre le support et le revêtement.
C'est cette convergence entre un texte sacré et les lois immuables de la chimie qui suscite l'admiration. On y voit la description d'une solution d'ingénierie globale : la solidité mécanique du fer alliée à la résistance chimique d'un revêtement protecteur.
Aujourd'hui, nous utilisons de la peinture époxy, de la galvanisation au zinc ou des alliages inoxydables pour protéger nos ponts et nos gratte-ciel. Pourtant, le principe fondamental n'a pas changé depuis 1400 ans : séparer le réactif (le fer) de son environnement corrosif (l'oxygène et l'eau).
Le récit de Dhû l-Qarnayn ne se contente pas de raconter une histoire de protection physique contre un envahisseur ; il documente, de manière presque prophétique, une compréhension de la vulnérabilité de la matière. C'est un rappel que la sagesse antique, qu'on la considère comme une observation empirique ou une révélation, possédait déjà les clés pour dompter les éléments et bâtir des ouvrages destinés à défier l'érosion du temps.
M.B.S.M.

