Chercheurs et philosophes ont revisité, lors d’une rencontre internationale à la Foire internationale du livre de Tunis, la pensée d’Ibn Rochd et l’héritage de ce grand commentateur d’Aristote et ce à l’occasion de la célébration de neuf siècle depuis sa naissance.
Réunis au pavillon du ministère des Affaires culturelles lors de la Foire internationale du livre de Tunis, chercheurs et philosophes venus de plusieurs pays ont interrogé la portée contemporaine de la pensée de Ibn Rochd (Averroès). Intitulée « L’actualité d’Ibn Rochd », la rencontre, organisée par l’École de Tunis de la philosophie, a proposé deux séances d’échanges consacrées à la transmission, aux interprétations et à la vitalité d’une œuvre qui continue d’alimenter la réflexion philosophique.
Né à Cordoue en 1126, philosophe, juriste et médecin, Ibn Rochd demeure l’un des plus grands commentateurs d’Aristote. Son travail a joué un rôle déterminant dans la circulation de la philosophie aristotélicienne vers l’Europe médiévale, notamment grâce aux traductions latines et hébraïques réalisées après la disparition de nombreux textes originaux en arabe. Sur plus d’une centaine d’ouvrages attribués au philosophe, seule une partie nous est parvenue dans sa langue d’origine, le reste ayant été reconstitué à partir de traductions, révélant une mémoire intellectuelle fragmentée.
Décoloniser l’école d’Averroès
L’universitaire italien Andrea Tabarroni a retracé l’itinéraire d’Averroès dans l’Occident latin, soulignant que son influence s’est affirmée peu après sa mort en 1198. Les centres de traduction de Tolède et Séville ont contribué à diffuser ses commentaires d’Aristote, devenus des références majeures dans les universités de Paris et Oxford, ainsi que dans les grands centres italiens de Padoue, Bologne et Naples.
Selon lui, Averroès a été bien plus qu’un passeur : son influence a marqué durablement la philosophie, la médecine et même la littérature européenne, avec des échos perceptibles jusque dans l’œuvre de Dante Alighieri.
L’universitaire espagnol Antonio Di Diego Gonzalez a proposé une lecture critique de cette réception occidentale, appelant à « décoloniser Ibn Rochd ». Il estime que l’orientalisme européen a contribué à façonner une image partielle du philosophe, souvent présenté comme un rationaliste isolé ou un précurseur de la modernité occidentale.
S’appuyant sur les analyses d’Edward Said dans « L’Orientalisme », il a rappelé que ces représentations « ne sont jamais innocentes » et participent d’une lecture biaisée de l’Orient. L’enjeu, aujourd’hui, consiste à restituer l’ancrage d’Ibn Rochd dans la tradition intellectuelle islamique et à redonner toute sa complexité à son héritage.
Dans sa conférence inaugurale, le philosophe marocain Mohamed Mesbahi a décrit Ibn Rochd comme « le philosophe de l’univers ». Sa pensée dialogue avec celles d’Ibn Sina et Mulla Sadra, articulant réflexion ontologique et philosophie de la nature.
Pour lui, la philosophie averroïste relève d’un engagement intellectuel profond : un combat pour préserver la rationalité face aux défis de chaque époque.
Une pensée encore à explorer
Le philosophe tunisien Fathi Triki a souligné la vitalité des études averroïstes en Tunisie, annonçant la publication prochaine d’un ouvrage collectif consacré à Al-Farabi, Ibn Sina et Ibn Rochd. De son côté, Mohamed Salah Kadri a présenté Averroès comme un trait d’union entre monde islamique et Renaissance européenne, évoquant un héritage encore largement inexploré.
Modérateur de la rencontre, Mohamed Mahjoub a insisté sur la nécessité de créer une relation vivante avec cette pensée, rappelant que l’œuvre du philosophe fut en partie « arrachée à sa langue et à son espace d’origine ». Au cœur de cette relecture figure la célèbre formule développée dans Le Discours décisif : « la vérité ne peut contredire la vérité ». En retraçant l’évolution de cette idée d’Aristote à Immanuel Kant, les débats ont mis en lumière le déplacement décisif opéré par la pensée averroïste en conciliant raison et révélation.
À travers les siècles, entre pertes, traductions et réappropriations, Ibn Rochd demeure une figure en mouvement, dont la pensée continue d’interroger les frontières entre cultures, savoirs et traditions intellectuelles.

