Dans le cadre de la 8ème édition de Gabès Cinema Fen (26 avril - 2 mai 2026), le Complexe Culturel « Mohamed Bardi » a accueilli une rencontre d'une rare intensité intitulée « Palestine : une narration révisée».
Exceptionnelle, cette rencontre l'était par sa nature même : elle n’a pas été un simple débat théorique, mais un prolongement organique du film éponyme présenté lors de l’ouverture du festival. Accompagné en direct par le piano de Cynthia Zaven, ce film de 30 minutes a insufflé une vie nouvelle à des images restées « mues » et enfouies pendant plus d'un siècle dans les archives de Londres. Tissée à partir de 77 clips muets (35 mm) filmés par les forces britanniques entre 1917 et 1918, l’œuvre déploie une âme nouvelle pour raconter une histoire tout autre.
Cette rencontre a consacré la conviction profonde du festival : l’image en mouvement n'est pas qu'un objet de divertissement, mais un espace vivant de réflexion et de remise en question. Au croisement des pratiques artistiques contemporaines, le panel est devenu un territoire fertile pour explorer les enjeux esthétiques et politiques du cinéma arabe et de l’art vidéo, transformant l'acte de « penser l'image » en un geste de résistance en soi. Dans un contexte régional brûlant, travailler l'archive devient un acte de survie ; une tentative de suspendre la « vitesse numérique » qui nous empêche de digérer l’histoire, pour laisser l'image parler... et nous, l'écouter.
Trois figures de la culture, convaincues de la capacité de l'art à immortaliser ou à rectifier la mémoire, sont à l'origine de cette œuvre. Le panel a réuni Rabih El-Khoury et Cynthia Zaven, tandis que Rana Eid était excusée pour des raisons professionnelles.
Le panel a retracé dans un premier temps le parcours de ces trois architectes de l'œuvre, notamment : Rabih El-Khoury, curateur basé à Beyrouth, expert dans la gestion de festivals internationaux depuis 2006 (Metropolis, Cinema Days of Beirut, AFAC, Safar). Il est actuellement consultant pour la sélection officielle de la Berlinale.
Cynthia Zaven, compositrice et pianiste libanaise. Son travail explore les liens complexes entre son, mémoire et identité à travers les archives. Elle enseigne le piano classique au Conservatoire National Supérieur de Musique de Beyrouth.
Rana Eid, conceptrice sonore de renom et fondatrice de « DB Studios ». Elle a collaboré à des œuvres majeures nommées aux Oscars (The Cave, Honeyland) et est membre de l'Académie des Oscars.
Dans un second temps, on a retracé la genèse du film, l'évoquant tel un fœtus s’étant formé dans l'obscurité des archives avant d'émerger comme un nouveau-né dont les traits se sont dessinés au fil de l'investissement total de Cynthia et Rana.
Par le contraste entre la musique et le design sonore, le film propose une lecture critique de l'histoire de l'Empire britannique après l'effondrement de l'Empire ottoman. Il offre une expérience sensorielle inédite qui reformule l'histoire non pas par les faits militaires, mais par le prisme de la trace et de la mémoire résiliente.
Les axes majeurs du débat
1. Exhumer la « Capsule Temporelle » : Se réapproprier le regard
Comment se réapproprier des images conçues par l'œil du colonisateur ? Rabih El-Khoury a souligné que ces bobines incarnaient ce « regard surplombant » visant à ancrer le mythe d'une « terre sans peuple ». L'intervention artistique a renversé cette logique : plutôt que de suivre le déploiement des armées, le montage et le son ont rendu justice aux détails de la vie quotidienne et à la coexistence citadine palestinienne, répondant ainsi frontalement à la propagande coloniale.
2. Le double deuil et le piano « brisé »
Avec une sincérité désarmante, Cynthia Zaven a confié que son immersion dans ce projet a coïncidé avec le décès de son père, faisant de ce travail un « double deuil » : un deuil personnel pour le père disparu, et un deuil collectif pour la justice perdue. Ce poids émotionnel s'est traduit par la « déconstruction » du piano. Symbole de la culture bourgeoise occidentale, l'instrument a été mis au service de sonorités fracturées et distordues, créant un paysage sonore politique qui fait écho aux douleurs de la terre occupée, loin de tout esthétisme gratuit.
3. Un dialogue des générations et l'entrelacement des temps
L'apport de Rana Eid a ajouté une profondeur historique unique en intégrant des archives sonores familiales des années 60 et 70. Le film devient alors un espace vaste où s'entremêlent quatre couches temporelles qui forgent son identité :
- Le temps de l'image coloniale (1914-1918) : Le témoignage britannique brut.
- Le temps de la mémoire familiale (1960-1970) : Les enregistrements intimes ramenant de l'humanité au lieu.
- Le temps de la création artistique : L'acte contemporain de composition.
- Le temps de la performance live : L'interaction immédiate avec le public.
Cette fusion temporelle fait de la mémoire un acte présent et permanent.
4. L'Art comme dernier bastion
Le panel a rappelé la première mondiale à Berlin (2024), dans un climat politique étouffant pour les voix pro-palestiniennes. Le succès retentissant de l'œuvre fut la preuve que l'art demeure le « dernier bastion » que l'on ne peut assiéger. Le film ne convoque pas l'histoire pour documenter sa mort, mais pour restaurer sa vie. Chaque note brisant le silence de l'archive confirme que la Palestine n'est pas qu'un héritage que l'on récupère, mais une réalité vivante, impossible à effacer.
Cynthia Zaven a conclu avec cette réflexion essentielle sur la condition de l'artiste : « L’artiste combat son anxiété personnelle par l’illusion de contribuer à la grande bataille à travers l’art. »
Ce panel n'était pas une simple évocation d'images du passé. Il a été une déclaration solennelle que l’image, lorsqu’elle se libère des griffes de l'oppression pour rencontrer la mélancolie de l'art et la sincérité de la mémoire, cesse d'être un outil de soumission pour devenir un témoignage éternel de résilience. Elle nous crie que la Palestine est là, maintenant, et pour toujours.

