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Éditorial : Le monde perd la boussole - Par Jallel HAMROUNI

Le monde semble avancer à tâtons dans une nuit stratégique de plus en plus opaque. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, puissance nucléaire assumée, voilà qu’un autre État doté de l’arme atomique, le Pakistan, se retrouve pris dans des tensions croissantes avec son voisin l’Afghanistan.

Dans le même temps, la Corée du Nord multiplie les menaces incendiaires contre la Corée du Sud, tandis que les États-Unis accentuent la pression sur l’Iran pour qu’il renonce à ses ambitions nucléaires. À mesure que ces foyers de tension s’additionnent, une impression inquiétante s’impose : l’ordre international vacille.

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la multiplication des crises, mais leur nature. Nous ne sommes plus dans un monde structuré par des blocs stables et des règles partagées. Nous assistons à une prolifération de rivalités régionales dans lesquelles l’arme nucléaire n’est plus seulement un outil de dissuasion, mais un levier politique, voire un instrument de chantage. La logique de la peur reprend le dessus.

Le cas du Pakistan est révélateur. Depuis des décennies, Islamabad considère sa capacité nucléaire comme une assurance-vie face à l’Inde. Mais l’extension des tensions vers l’Afghanistan montre que l’instabilité peut se déplacer, se transformer, échapper aux calculs initiaux.

Dans une région où les frontières sont poreuses et les groupes armés nombreux, la moindre escalade pourrait dégénérer. Le simple fait qu’un État nucléaire soit impliqué dans des affrontements directs ou indirects accroît le risque systémique.

En Asie de l’Est, la rhétorique de Pyongyang franchit régulièrement des seuils alarmants. La Corée du Nord ne se contente plus d’essais balistiques ; elle inscrit désormais ses capacités nucléaires dans une doctrine offensive assumée. Face à elle, la Corée du Sud renforce ses alliances et ses capacités de défense.

Le spectre d’une confrontation, même accidentelle, n’est plus impensable. Or, dans un contexte de surenchère verbale, l’erreur de calcul devient une menace aussi réelle que l’intention délibérée.

Pendant ce temps, Washington poursuit sa stratégie de pression maximale contre l’Iran. Les États-Unis estiment qu’un Iran doté de l’arme nucléaire bouleverserait l’équilibre du Moyen-Orient. Mais la méthode interroge : sanctions, isolement, démonstrations de force. L’histoire récente montre que la contrainte pure ne suffit pas toujours à contenir une ambition stratégique.

Elle peut même la radicaliser. L’Iran, de son côté, brandit la souveraineté et le droit au développement technologique, alimentant un bras de fer qui dépasse largement la question technique de l’enrichissement d’uranium.

Ce faisceau de tensions révèle une crise plus profonde : l’érosion des mécanismes de contrôle et de confiance. Les grands traités de désarmement se sont affaiblis ou ont disparu. Les canaux diplomatiques sont fragilisés par la méfiance et la polarisation. La dissuasion, autrefois conçue comme un équilibre de la terreur entre superpuissances rationnelles, s’étend désormais à des configurations régionales plus imprévisibles.

Le danger n’est pas seulement militaire. Il est politique et moral. Quand la possession de l’arme nucléaire devient un argument de prestige ou un bouclier pour des politiques agressives, le message envoyé au reste du monde est clair : la puissance prime sur le droit.

Cela encourage d’autres États à considérer l’option nucléaire comme la garantie ultime de leur sécurité. La prolifération, longtemps contenue, pourrait alors connaître une nouvelle phase.

Face à cette dérive, la communauté internationale semble hésitante. Les institutions multilatérales peinent à imposer leur autorité. Les grandes puissances, absorbées par leurs rivalités, privilégient les logiques de camp. Or, l’arme nucléaire n’est pas une arme comme les autres. Elle ne connaît ni frontière ni proportionnalité. Une seule utilisation, volontaire ou accidentelle, aurait des conséquences planétaires.

Le monde ne perd pas seulement la boussole ; il perd le sens des priorités. Les défis globaux ; climat, pauvreté, pandémies ; exigeraient coopération et confiance. Au lieu de cela, les budgets militaires explosent, les discours se durcissent et la suspicion s’installe comme norme.
Il est urgent de réhabiliter la diplomatie, non comme signe de faiblesse, mais comme outil de survie collective.

Rouvrir des négociations sur le contrôle des armements, restaurer des mécanismes de transparence, renforcer les garanties de sécurité régionales : ces pistes ne sont pas idéales, elles sont nécessaires. Le réalisme ne consiste pas à accepter la fatalité de la confrontation, mais à reconnaître que, dans un monde nucléarisé, l’escalade est une impasse.

L’histoire a déjà frôlé l’irréparable. Elle nous enseigne que la retenue, le dialogue et la responsabilité partagée peuvent éviter le pire. Mais ces vertus exigent du courage politique. Si les dirigeants persistent à instrumentaliser la peur et la puissance, le XXIᵉ siècle pourrait devenir celui d’un désordre stratégique permanent.

Dans un monde où plusieurs acteurs nucléaires se défient simultanément, la moindre étincelle peut embraser la planète. Retrouver la boussole, c’est réapprendre que la sécurité véritable ne se construit pas contre les autres, mais avec eux.

J.H.

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