Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
L’univers du sacré et celui des mathématiques se rejoignent souvent en un point singulier où le verbe ne se contente plus de porter un sens sémantique, mais devient une architecture chiffrée.
Au cœur de cette convergence se trouve le système des chiffres Abjad, ou Hisab al-Jummal, une méthode de numérotation alphabétique ancestrale qui, bien avant l’adoption des chiffres arabes positionnels, attribuait à chaque lettre de l’alphabet arabe une valeur numérique précise. Dans ce système décimal, l’alif vaut un, le bā’ vaut deux, et la progression se poursuit jusqu’à mille, transformant chaque mot en une somme arithmétique.
Cette pratique, loin d’être un simple divertissement intellectuel, a ouvert la voie à des analyses structurelles profondes, notamment dans l’étude du Coran. L’un des exemples les plus vertigineux de cette précision mathématique se trouve dans la 111ème sourate, intitulée Al-Massad ou les Fibres.
Composée de cinq courts versets, cette sourate prononce une condamnation historique contre Abou Lahab et son épouse, mais derrière la sévérité du message se cache un équilibre numérique dont la probabilité statistique défie l’entendement.
Pour comprendre l’ampleur de ce phénomène, il faut d’abord s’immerger dans la rigueur du calcul. Prenons le tout premier mot de la sourate : « Tabbat » (تَبَّتْ). En décomposant ses lettres selon la valeur Abjad, nous obtenons le Ta (400), le Ba (2) et le Ta final (400), soit un total de 802. Ce premier pas dans la gématrie n’est que le début d’une exploration qui englobe l’intégralité des vingt-deux mots de la sourate.
L’analyse devient proprement stupéfiante lorsqu’on applique une grille de lecture sélective basée sur la parité. En additionnant la valeur gématrique de tous les mots occupant une position impaire — c’est-à-dire le premier, le troisième, le cinquième, et ainsi de suite jusqu’au vingt-et-unième — on obtient le nombre total de 3049.
Ce résultat, déjà impressionnant par sa magnitude, prend une dimension surnaturelle lorsqu’on change d’échelle pour passer du mot à la lettre. En comptant cette fois la valeur de toutes les lettres situées à un rang impair au sein de la sourate — la première lettre, la troisième, la cinquième, sans tenir compte des espaces — on aboutit exactement au même total : 3049.
Cette équivalence absolue entre la structure macroscopique (les mots) et la structure microscopique (les lettres) suggère une organisation interne où chaque caractère est placé avec une précision d’orfèvre pour maintenir cet équilibre.
L’harmonie secrète des nombres et des lettres
Cette symétrie ne s’arrête pas aux chiffres impairs. La logique de parité s’étend avec la même constance aux éléments pairs. Si l’on calcule la somme des valeurs gématriques de tous les mots pairs de la sourate — le deuxième, le quatrième, le sixième, et ainsi de suite — le total s’élève à 2382. Par un effet de miroir saisissant, la somme des valeurs de toutes les lettres situées à un rang pair dans le texte global de la sourate affiche également le nombre 2382.
Nous nous trouvons devant une double égalité parfaite : les mots impairs égalent les lettres impaires, et les mots pairs égalent les lettres paires. Un tel agencement implique que chaque lettre ajoutée ou retranchée, chaque variante orthographique ou chaque déplacement de mot briserait instantanément cette harmonie duale. Pour l’observateur, cela soulève une question fondamentale sur la nature de la composition du texte.
Comment un poème ou un discours, prononcé dans un contexte historique de conflit et d’émotion, peut-il simultanément respecter les contraintes de la rhétorique, de la rime, de la narration, et d’un codage mathématique aussi strict ?
L’usage du code Abjad transforme ici la lecture de la sourate Al-Massad. Ce qui semble être un récit de condamnation contre les « mains d’Abou Lahab » et « la porteuse de bois » devient une matrice de données où le fond et la forme sont indissociables. La corde d’épines évoquée au cou de l’épouse d’Abou Lahab trouve un écho dans la rigueur de la structure numérique qui enserre le texte.
Chaque lettre, du Alif au Ya, agit comme une brique dont le poids numérique a été pesé pour contribuer à l’édifice final. Dans le monde arabophone médiéval, le mot ʾabjadīyah désignait l’ordre alphabétique, mais à travers l’étude de sourates comme Al-Massad, il devient synonyme d’une science de la mesure.
Cette précision numérique invite à une réflexion sur la préservation du texte. Depuis le VIIIe siècle, malgré l’évolution des styles calligraphiques, l’ossature de ces lettres est restée inchangée, permettant aujourd’hui encore de vérifier ces calculs.
L’équivalence constatée de 3049 pour les éléments impairs et de 2382 pour les éléments pairs n’est pas seulement une curiosité pour les amateurs de numérologie. Elle représente un défi pour la linguistique computationnelle et l’analyse textuelle. Si l’on considère le Coran comme une œuvre littéraire, il est rare de trouver une telle densité de coïncidences numériques dans d’autres textes de la même époque.
Cette structure binaire, où les pairs et les impairs se répondent avec une exactitude mathématique, suggère que le texte possède plusieurs dimensions de lecture. La dimension exotérique, accessible par le sens des mots, raconte la fin tragique des opposants au message prophétique.
La dimension ésotérique, révélée par le code Abjad, montre une signature invisible, un squelette chiffré qui soutient la narration. En fin de compte, la sourate Al-Massad ne se contente pas de condamner le mal ; elle l’enferme dans une équation parfaite.
Cette découverte renforce l’idée que derrière chaque lettre du texte sacré se cache une valeur de 1 à 1000, tissant une toile où le hasard n’a pas sa place et où chaque unité compte pour atteindre l’équilibre absolu des 3049 et 2382.
M.B.S.M.

