Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
L’histoire de l’humanité est jalonnée d’inventions que nous croyons modernes, ou du moins attribuées aux civilisations classiques comme la Grèce ou Rome. Parmi ces objets du quotidien, la serrure occupe une place prépondérante.
Symbole de sécurité, d’intimité et de propriété, son origine a longtemps fait l’objet de débats académiques. Jusqu’à une époque récente, le consensus historique plaçait l’invention des mécanismes de verrouillage complexes durant le premier millénaire avant notre ère, sous l’impulsion des ingénieurs gréco-romains.
Pourtant, un texte vieux de 1 400 ans, le Coran, relate des événements situés bien plus tôt dans l'histoire égyptienne, mentionnant un verrouillage des portes si spécifique qu’il a longtemps été perçu comme un anachronisme par les sceptiques. Aujourd’hui, les pelles des archéologues et l’analyse sémantique révèlent une réalité tout autre.
Le récit de Joseph (Yusuf) en Égypte est l’un des plus détaillés du texte coranique. Au cœur de ce récit se trouve une scène de haute tension : la tentative de séduction de Joseph par l’épouse du grand intendant (Aziz). Le verset 23 de la sourate 12 énonce : « Elle ferma les portes et dit : "Je suis à toi." » Si cette phrase semble banale au premier abord, elle recèle une précision technologique qui défie les connaissances de l’époque de la révélation.
À l’époque du Prophète Mahomet, au VIIe siècle dans le désert d’Arabie, l’idée que l’on puisse verrouiller hermétiquement plusieurs portes dans une demeure égyptienne de l'Âge du Bronze n'allait pas de soi. Pour les détracteurs, c’était une erreur : les serrures n'existaient pas au temps des patriarches. Or, l’égyptologie moderne a renversé cette certitude en exhumant des systèmes de goupilles en bois vieux de 6 000 ans.
De la goupille de bois au verbe sacré
L’ingénierie égyptienne était, à bien des égards, en avance sur son temps. Les serruriers du Nil avaient conçu un système ingénieux : un verrou horizontal glissant dans un poteau fixe, percé de trous verticaux où tombaient des chevilles (goupilles) en bois. Sans la clé correspondante — une sorte de brosse à dents géante dotée de picots positionnés avec précision pour soulever les goupilles — le verrou restait immobile.
Ce mécanisme, bien que massif, offrait une sécurité réelle. La découverte de ces dispositifs dans les ruines de palais antiques prouve que Joseph, vivant dans une demeure de la haute aristocratie égyptienne, évoluait dans un environnement où la technologie du verrouillage était non seulement présente, mais sophistiquée.
C’est ici que l’analyse linguistique du Coran devient frappante. Le texte utilise le verbe « ghallaqat » (€Û·¯ÛfiÛ ˙). En langue arabe, cette forme verbale (le schème fa’ala) n’indique pas une simple fermeture comme le ferait le verbe « aqlaqa ».
Elle exprime l’intensité, la répétition ou la complétude. Elle suggère que la femme n’a pas seulement « poussé » les portes, mais qu’elle a activé des mécanismes de verrouillage sur plusieurs accès, créant une enceinte close d’où aucune sortie n’était possible sans une intervention mécanique ou divine.
L’usage de ce terme spécifique reflète une réalité matérielle (la serrure à goupille) dont l’existence même en Égypte ancienne était totalement ignorée des populations de la péninsule arabique du VIIe siècle.
Comment un homme n’ayant jamais voyagé en Égypte et vivant dans une société où les structures sociales et architecturales étaient radicalement différentes a-t-il pu rapporter un détail historique aussi précis ? Pour les exégètes, il s'agit d'un « miracle historique ». Là où les historiens du XIXe siècle croyaient déceler une erreur de chronologie, la science du XXIe siècle voit une confirmation.
Les sceptiques affirmaient que le rédacteur du Coran avait projeté les technologies de son propre temps (ou des influences romaines) sur un passé lointain. Cependant, l’archéologie a démontré que les Grecs et les Romains n’ont fait qu’améliorer et métalliser un concept né sur les rives du Nil des millénaires plus tôt.
En somme, l'histoire des serrures n'est pas qu'une question de bois et de métal ; elle est devenue un pont entre la foi et la raison. La mention de portes verrouillées dans le récit de Joseph n'est plus une simple péripétie dramatique, mais un marqueur de fidélité historique. Elle place le récit coranique dans un cadre égyptien authentique, validé par les découvertes de Khorsabad et les inventaires des trésors pharaoniques.
Ce souci du détail, qui s’étend de la gestion des récoltes aux titres royaux (le Coran utilisant le terme « Roi » pour l’époque de Joseph et « Pharaon » pour celle de Moïse, une distinction également validée par l’histoire), montre une cohérence qui continue de surprendre les chercheurs.
La serrure égyptienne, avec ses goupilles de bois cachées, a fini par livrer son secret le plus fascinant : elle protégeait non seulement les demeures des grands de ce monde, mais aussi une vérité historique qui allait attendre des millénaires avant d’être pleinement comprise par la science moderne.
M.B.S.M.

