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Éditorial : Trump, ou l'art de faire le vide - Par Jalel Hamrouni

Il y a quelque chose d'ironique, presque cruel, dans la scène qui se dessine ces jours-ci dans le détroit d'Ormuz. Donald Trump, celui qui avait promis de "régler" le dossier iranien en cent jours, celui qui s'était vanté d'avoir rendu l'Amérique redoutable, se retrouve à frapper à la porte d'une institution qu'il n'a cessé de ridiculiser : l'ONU. Pendant ce temps, Téhéran n'a pas bougé d'un centimètre. C'est là tout le paradoxe de la politique trumpienne au Moyen-Orient. À force de vouloir tout casser, on finit par se retrouver seul dans les décombres.

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump a remis au goût du jour sa stratégie de la "pression maximale" contre l'Iran, sanctions supplémentaires, rhétorique martiale, ultimatums à répétition. Sur le papier, ça ressemble à de la fermeté. Dans les faits, ça ressemble surtout à du bruit. Téhéran a appris depuis longtemps à vivre sous pression américaine. La République islamique a survécu à l'embargo, aux assassinats ciblés, à l'effondrement de sa monnaie. Elle n'a aucune raison de céder à un président dont la crédibilité internationale est, disons, fragile.

Car c'est là le vrai problème. La puissance américaine ne se mesure pas qu'en porte-avions et en barils de pétrole. Elle se mesure aussi en alliés, en coalitions, en capacité à construire un rapport de force collectif. Et sur ce terrain-là, Trump a fait un travail remarquable :  de sape.

L'Europe, qu'il a bousculée, méprisée, taxée ? Elle négocie désormais en parallèle avec Téhéran, sur ses propres termes. Les monarchies du Golfe, censées former le socle d'un "front arabe" anti iranien ? Elles ont discrètement normalisé leurs canaux avec l'Iran, achetant leur tranquillité au prix d'une neutralité soigneusement entretenue. L'ONU, cette "bureaucratie inutile" selon Trump ? Le voilà contraint d'y revenir, chapeau à la main, cherchant une légitimité qu'il a lui-même contribué à éroder.

L'Iran, lui, n'a pas chômé. Pendant que Washington s'épuisait en contradictions, menacer et négocier, claquer des portes et les rouvrir, Téhéran consolidait son influence régionale avec une méthode. Le programme de missiles avance. Les proxys au Yémen, en Irak, au Liban tiennent leurs positions. Et sur le plan diplomatique, la République islamique joue sur du velours : chaque tweet incendiaire de Trump lui fournit un argument supplémentaire pour se présenter comme la victime d'un impérialisme agressif.

Il faut dire les choses clairement : l'Iran n'est pas une puissance sympathique. Son régime réprime sa population, finance des groupes armés, et entretient une rhétorique de destruction qui n'a rien d'anodine. Mais la question posée n'est pas morale, elle est stratégique. Et stratégiquement, Trump perd.

Il perd parce qu'il a confondu force et isolement. Il perd parce que la "deal-making" fonctionne quand on a des cartes, pas quand on les a toutes jetées sur la table dès le premier round. Il perd parce qu'en déchirant l'accord de 2015, cet accord imparfait mais réel, arraché au prix de cinq ans de négociations multilatérales ; il a offert à Téhéran exactement ce dont son aile dure avait besoin : la preuve que les Américains ne respectent pas leurs engagements.

Alors aujourd'hui, dans ce détroit où chaque manœuvre navale est un message, où chaque tanker est un pion, Washington cherche une sortie sans en trouver. Trump ne peut pas attaquer, le prix serait incalculable. Il ne peut pas négocier sans paraître faible. Et il ne peut pas maintenir indéfiniment une pression dont tout le monde, à commencer par ses propres alliés, s'est fatigué.

L'histoire jugera sévèrement cette séquence. Non pas parce que Trump a été trop dur avec l'Iran, mais parce qu'il a été trop seul avec lui-même. La puissance sans coalition n'est que de l'arrogance. Et l'arrogance, au Moyen-Orient, a toujours fini par payer la note en laissant derrière elle un vide que d'autres s'empressent de combler.

J.H.

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