Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
Maintenant que le groupe du travail a remis son rapport concernant la dépollution de la région de Gabès. Que propose ce plan en thermes de solutions?
Le dossier de la pollution à Gabès connaît une nouvelle évolution avec la remise officielle du rapport final du groupe de travail chargé de proposer des solutions urgentes pour la région. Avant-hier, le président de la République, Kaïs Saïed, a reçu ce document stratégique élaboré par une équipe de sept experts constituée au lendemain de l’aggravation de la crise environnementale, survenue en septembre dernier.
Ce rapport marque une étape décisive dans la prise en charge d’un problème ancien, devenu au fil des années une véritable menace pour la santé publique, l’écosystème local et la stabilité sociale de la région. Lors de cette rencontre au palais de Carthage, le chef de l’État a pris connaissance des principales recommandations formulées par les experts.
Il a réaffirmé sa détermination à engager, sans délai, les mesures nécessaires sur les plans technique, financier et structurel afin de mettre un terme aux sources de pollution dans la ville de Gabès. En attendant l’élaboration d’une stratégie environnementale globale à l’échelle nationale, l’exécutif entend agir de manière ciblée et progressive pour répondre à l’urgence de la situation.
Une priorité nationale aux équilibres sensibles
Pour l’expert en environnement, Sami Dhaouadi, Gabès est aujourd’hui une priorité pour l’État tunisien, qui se trouve face à un défi complexe : dépolluer une région lourdement affectée par l’activité industrielle tout en préservant les emplois et les retombées économiques liées au traitement du phosphate. « La commission chargée du rapport a mis l’accent sur les technologies modernes de dépollution utilisées dans les pays ayant fait face à des situations similaires, notamment la Chine », explique-t-il.
Cette orientation traduit la volonté de s’inspirer de modèles ayant réussi à réduire l’impact environnemental de complexes industriels lourds sans recourir à leur fermeture brutale.
Selon Dhaouadi, cette option implique toutefois des investissements colossaux. Il estime ainsi que la Tunisie devra convaincre ses partenaires chinois de s’engager dans un cadre de coopération et de transfert de savoir-faire, plutôt que dans une logique purement financière. L’objectif étant de doter le pays des compétences techniques nécessaires pour gérer durablement ce type de pollution.
Moderniser plutôt que démanteler
Au cœur des recommandations du rapport figure la modernisation technologique du Groupe chimique tunisien (GCT), principal acteur industriel de la région et source majeure des nuisances environnementales. Le document préconise le remplacement des installations obsolètes, le démantèlement progressif des unités les plus polluantes et la mise en place de systèmes performants de filtration des gaz et de traitement des émissions toxiques.
Par ailleurs, le rapport insiste sur la nécessité de trouver des solutions innovantes pour la gestion des déchets de phosphogypse, longtemps considérés comme l’un des symboles de la pollution à Gabès. Parmi les pistes avancées figure leur valorisation dans des secteurs comme les matériaux de construction, à condition de respecter des normes strictes de sécurité environnementale et sanitaire.
Au-delà des aspects industriels, le plan proposé ambitionne de jeter les bases d’une reconversion économique progressive de la région. Les experts plaident pour le développement d’une économie verte, fondée sur l’agroécologie, l’écotourisme et des projets respectueux de l’environnement, capables de créer de nouveaux emplois et de réduire la dépendance de Gabès aux industries polluantes. Cette transition, selon le rapport, devra se faire par étapes, à travers des projets pilotes et des mécanismes d’accompagnement social afin d’éviter toute rupture brutale.
Entre revendications citoyennes et prudence sociale
Sur le plan social, la question du complexe chimique de Gabès reste particulièrement sensible. Si les habitants réclament depuis des années leur droit à un environnement sain et la fin des rejets polluants, certains appels à un démantèlement total et immédiat des installations suscitent des réserves. Le syndicaliste et figure de l’opposition Habib Jerjir estime ainsi que toute solution durable doit être fondée sur l’expertise scientifique et technique, et non sur des décisions précipitées susceptibles d’aggraver la crise sociale et économique.
Les orientations du rapport semblent aujourd’hui trouver un écho au niveau gouvernemental. Samedi dernier, le ministre de l’Équipement et de l’Habitat, Salah Zouari, a reçu l’ambassadeur de la République populaire de Chine en Tunisie, Wan Li. Selon un communiqué officiel, les discussions ont porté sur l’implication d’entreprises chinoises dans la modernisation des installations du GCT, notamment dans le traitement des émissions toxiques, la filtration des gaz et la gestion des déchets industriels.
Ce rapprochement diplomatique et technique confirme que la « solution chinoise » s’impose progressivement comme un axe central de la stratégie tunisienne pour sortir Gabès de l’impasse environnementale. Reste désormais à transformer ces intentions en actions concrètes, capables de réconcilier impératifs économiques, exigences écologiques et attentes légitimes des citoyens.
M.B.S.M.

