Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
L’histoire monétaire mondiale nous apprend que l’utilisation du papier-monnaie est généralement attribuée à la Chine du XIe siècle. Dans cette perspective historique classique, c’est à Chengdu, capitale de la province du Sichuan, que naît le Jiaozi, considéré comme le premier billet à ordre au monde.
Apparue sous la dynastie Song (960-1279 CE), cette innovation marque un tournant dans le système économique chinois, en remplaçant progressivement les pièces de monnaie en métal par des billets imprimés et sécurisés, capables de faciliter les échanges commerciaux sur de grandes distances. Les numismates et historiens s’accordent à dire que le Jiaozi représente une étape décisive dans l’évolution des moyens de paiement et un exemple précoce de l’ingéniosité économique chinoise.
Le Jiaozi était bien plus qu’un simple morceau de papier : il s’agissait d’un instrument financier soigneusement réglementé par les autorités, garantissant sa valeur et sa fiabilité. La diffusion rapide du papier-monnaie permit à la Chine de soutenir le commerce interrégional et international, d’optimiser la collecte des impôts et d’éviter les risques liés au transport de grandes quantités de métal.
L’importance historique de cette innovation est telle qu’elle reste un symbole majeur de la capacité des civilisations anciennes à inventer des systèmes monétaires complexes adaptés à leur époque.
Cependant, certains textes anciens suggèrent que le concept de papier-monnaie pourrait remonter à bien avant l’invention chinoise. Le Coran, par exemple, fait mention d’un instrument appelé “warak” (ورق), traduit littéralement par “papier”, dans un passage décrivant la nécessité pour certains personnages de se procurer de la nourriture en utilisant un document papier pour effectuer un échange ou un achat. Dans le verset 18:19, on lit :
“Pourtant, Nous les avons réveillés, afin qu’ils se demandent les uns les autres. Un orateur parmi eux a dit : ‘Combien de temps êtes-vous resté ?’ Ils dirent : ‘Nous sommes restés un jour ou une partie de jour.’ Ils dirent : ‘Votre Seigneur sait mieux depuis combien de temps vous êtes restés. Envoyez l’un de vous à la ville, avec votre papier-monnaie, et laissez-le voir quelle nourriture est la plus appropriée, et qu’il vous en apporte une provision. Et qu’il soit doux, et que personne ne s’aperçoive de vous.’”
Dans ce passage, le mot “warikikum” (بِوَرِقِكُمْ) est utilisé pour signifier “votre papier” ou “papier-monnaie”, et non des pièces métalliques. Cela indique que l’usage d’un support papier pour les échanges était connu à cette époque, bien avant la Chine du XIe siècle. Pour les chercheurs et les historiens des textes religieux, cette référence suggère que des systèmes de paiement utilisant le papier ont pu exister dans le monde arabe ou dans des sociétés contemporaines bien avant les premiers billets chinois.
Cette perspective est renforcée par une comparaison avec certaines interprétations chrétiennes de l’histoire monétaire. Par exemple, la Bible mentionne que sous le roi David, des sommes importantes ont été données pour la construction du Temple, calculées en dariques d’or.
Or, les dariques sont des pièces frappées par le roi Darius, plus de 400 ans après David, ce qui montre que certaines interprétations traditionnelles des textes anciens peuvent confondre monnaie métallique et instruments financiers ultérieurs. Dans ce sens, la notion de “valeur transférable” sous forme papier pourrait être plus ancienne et répandue qu’on ne le croit généralement.
Ainsi, le Coran pourrait témoigner d’une connaissance précoce du concept de papier-monnaie, même si les détails exacts sur sa forme, sa régulation et son usage restent obscurs. L’existence de ce type d’instruments avant le Jiaozi chinois invite à reconsidérer l’histoire monétaire et à reconnaître que l’innovation économique n’est pas forcément linéaire ni limitée à un espace géographique unique.
Les sociétés humaines ont souvent développé des moyens créatifs pour faciliter les échanges et gérer la richesse, et le papier a pu jouer un rôle dans ces processus bien avant les grandes dynasties chinoises.
En résumé, si le Jiaozi est considéré comme le premier papier-monnaie formellement émis et reconnu, il est fascinant de constater que des textes religieux anciens évoquent déjà l’usage de documents papier pour effectuer des transactions. Cette double perspective historique et religieuse enrichit notre compréhension de l’évolution de l’argent et souligne la complexité des sociétés anciennes dans leur gestion de la valeur et du commerce.
La mention de “warak” dans le Coran pourrait ainsi représenter une forme primitive de monnaie papier, utilisée pour faciliter les échanges et témoigner de la sophistication des pratiques économiques dans le monde pré-moderne.
L’histoire du papier-monnaie, loin d’être un simple fait chinois, s’inscrit dans une trajectoire beaucoup plus vaste, où innovations locales, pratiques commerciales et textes anciens se croisent pour révéler un héritage économique mondial, qui a préparé le terrain à l’économie moderne que nous connaissons aujourd’hui.

