Par Hassan GHEDIRI
Tandis que les indicateurs laissent apparaitre une croissance remarquable des transactions électroniques, la quantité de billets et monnaies en circulation ne fait que battre des records…
Il est vrai que les Tunisiens ont encore un long chemin à parcourir avant de rejoindre les peuples qui s’apprêtent à dire bye-bye à l’argent liquide, mais selon un dernier bulletin de la Banque centrale de Tunisie publié en novembre 2025, la digitalisation des paiements va bon train dans notre pays.
Les chiffres portant sur les trois premiers trimestres de l’année écoulée ont, en effet, fait état d’une mutation profonde des pratiques de paiement illustrée par une croissance à deux chiffres des transactions dématérialisées en nombre et en valeur.
La BCT, qui s’est engagée depuis quelques années dans un programme très ambitieux de modernisation de l’infrastructure de paiement nationale dans le cadre da stratégie de décashing, s’est félicitée dans son bulletin de l’essor fulgurant des paiements électroniques.
Cette tendance célébrée par l’institut d’émission et qui devrait normalement marquer le début du déclin du cash se heurte toutefois au paradoxe d’une progression phénoménale de la quantité des billets et des monnaies en circulation dans l’économie tunisienne.
Alors que l’engouement pour les paiements par carte, bien que timide, est confirmé par les statistiques, l’explosion de la masse monétaire révélée par les nouveaux chiffres de la BCT suscite beaucoup d’interrogations.
Une hausse vertigineuse du cash a été en effet constatée en ce mois de janvier 2026 par rapport à la même période de 2025. Les chiffres font état d’un volume de 27,065 milliards de dinars (MD) à la date du 23 janvier contre 22,562 MD à la même période de 2025, soit une hausse de plus de 22% en l’espace d’une année.
Pour le cas de la Tunisie, ce phénomène en lui-même n’est point mystérieux mais c’est peut-être la vitesse inédite avec laquelle la quantité des billets en circulation est en train d’accroitre dans l’économie pose problème.
Pour la majorité des spécialités, l’augmentation de la quantité de monnaie disponible dans l’économie résulte principalement de la création monétaire excessive par la BCT (planche à billets) pour financer le déficit public en plus de la tendance de certains opérateurs économiques et de beaucoup de ménages au stockage d’argent liquide.
Incertitude
Mongi Mokaddem, professeur d’économie et de fiances à l’Université de Tunis, croit que le phénomène est beaucoup plus lié à la transformation radicale des pratiques de paiement des suites de l’abolition des chèques dans leur forme classique en plus de l’ampleur que prend l’économie informelle qui absorbe une grande quantité du cash. Ce sont les principaux facteurs qui expliquent pourquoi les Tunisiens font de plus en plus appel au cash dans leurs transactions monétaires.
Mokaddem tient toutefois à souligner que quand beaucoup de cash circule dans le pays cela ne reflète aucunement la bonne santé de l’économie mais plutôt un manque de confiance et d’une incertitude ambiante qui font que les gens préfèrent se faire payer en liquide. Il s’agit généralement des pièces sonnantes et trébuchantes que l’on garde dans des coffres-forts ou bien au chaud sous le matelas, dixit notre interlocuteur.
L’évolution quasi-incontrôlable de la quantité de billets de banque en circulation pose également le problème de l’exclusion financière qui se manifeste par un taux de 60% de Tunisiens n’ayant pas de compte bancaire et qui sont donc obligés d’utiliser l’argent liquide, ce qui est considéré comme pratique moyenâgeuse en termes de manipulation de l’argent. Environ un million de ménages tunisiens se trouvent en effet aujourd’hui à la marge des institutions financières formelles.
Il faut dire que l’Etat tente de remédier à ces faiblesses à travers la loi sur la lutte contre l’exclusion financière qui attend de prendre effet. Mais ce qui est sûr, c’est que cette marginalisation d’un pan enter de la population profite à des parties qui font tout pour entraver l’inclusion monétaire structurée et moderne.
D’où la nécessité pour l’Etat de s’engager avec plus de fermeté dans la lutte contre cette exclusion à travers la promotion des transactions hors cash et rattraper le retard qu’accuse la Tunisie par rapport à l’évolution accélérée du decashing dans le monde.
H.G.

