Par Imen Abderrahmani
À travers des souvenirs d’enfance murmurés, la réalisatrice palestinienne Shayma Awawdeh revisite Al-Khalil sous l’occupation, où la mémoire intime d’une enfant se confond avec celle d’une ville meurtrie, portée par la figure protectrice de la mère.
On se demande toujours quel souvenir, quelle expérience vécue, nous a marqués à jamais. Mais que dire d’un enfant palestinien né et grandi sous les bombardements, dans un quotidien dominé par la peur et la perte ?
Dans ce court- métrage documentaire qui figure dans la compétition officielle des Journées cinématographiques de Carthage (JCC), la réalisatrice palestinienne se livre, partageant des fragments de son enfance vécue sous l’occupation.
Sa voix, douce et parfois tremblante, accompagne le spectateur dans les rues et les ruelles d’Al-Khalil (Hébron), une ville qui traverse des jours éprouvants. Nous sommes au cœur de la Seconde Intifada. Malgré la violence omniprésente, les Palestiniens, toutes générations confondues, et notamment les enfants, continuent d’avancer, défiant le colon armé jusqu’aux dents avec pour seules armes des pierres. Et rien que des pierres !
Le film prend alors des allures de récit visuel faisant écho au poème de Mahmoud Darwich, « À ma mère ». Lorsque la voix de la réalisatrice s’interrompt, le spectateur croit entendre le poète évoquer, sa nostalgie de sa mère, du pain de sa mère, du café de sa mère, des caresses de sa mère…
La mère et la mémoire
Shayma Awawdeh entraîne le spectateur dans un flot de souvenirs d’enfance, où la figure maternelle occupe une place centrale. Cette mère qui lui apprend les couleurs et les senteurs des plantes poussant sur les montagnes entourant Al-Khalil ; cette mère qui, malgré la peur qui enveloppe la ville et un ciel nocturne illuminé non par les étoiles mais par les missiles, choisit de célébrer la vie en préparant un gâteau d’anniversaire ; cette mère encore qui l’emmène chez la couturière pour faire confectionner son tablier d’école.
En racontant sa mère, refuge intime et point d’ancrage, la réalisatrice laisse affleurer des images qui rappellent la réalité de l’occupation : maisons assiégées, bombardées ou confisquées, enfants aux regards inquiets, accrochés à leurs pères.
Dans « Mémoires croisées » (‘Intersecting Memory’ pour le titre en anglais), la mémoire individuelle d’une enfant palestinienne, attentive au moindre détail, se mêle à celle d’une ville meurtrie, qui a perdu son cachet typique et à la mémoire collective d’enfants qui, comme elle, grandissent sous la contrainte de la peur et de l’incertitude.
Dédié à sa mère et à toutes les mères palestiniennes, le film émeut par sa sincérité et par sa douceur retenue. Shayma Awawdeh devient ainsi conteuse, livrant des récits où l’amertume remplace les fins heureuses.
Troisième court-métrage de cette jeune réalisatrice palestinienne, âgée seulement de 21 ans, « Mémoires croisées » affirme l’émergence d’une voix sensible et singulière du cinéma palestinien.
Imen. A.

