Par Imen Abderrahmani
Dans un coin du salon ou jardin, usant souvent de la table de cuisine ou celle de la salle à manger, elles enfantent les mots, laissant germer les idées… Cette écriture féminine sous haute pression est au cœur d’une rencontre organisée, aujourd’hui, par l’association des bibliophiles de Sousse.
« Les femmes ont-elles une chambre à elles ? », une question dangereuse que pose l’association des bibliophiles de Sousse, tentant d’explorer le non-dit sur les atmosphères de la création littéraire féminine en Tunisie.
Organisée en partenariat avec l’Organisation non gouvernementale Rosa Luxembourg – section Afrique du Nord, cette rencontre cherche dans l’au-delà de ces livres publiés, signés par nos écrivaines, qu’on voit orner bel et bien les vitrines de nombreuses librairies ou de ces rendez-vous classiques de présentation d’œuvres, pour lever le voile sur ces moments féminins intimes de la création, d’où d’ailleurs ce titre évocateur : « Les femmes ont-elles une chambre à elles ? ». Une question qui fait écho à l’œuvre fondatrice de Virginia Woolf, « Une chambre à soi », livre manifeste de l’écriture féministe.
Dans cet essai littéraire publié pour la première fois en 1929, cette femme de lettres anglaise décortique avec ironie les causes du silence littéraire des femmes pendant de nombreuses décennies.
La rencontre de cet après-midi, à Sousse, n’est pas alors seulement un hommage à une grande écrivaine et philosophe, mais aussi un acte de résistance intellectuelle, un appel à l’émancipation créative des femmes écrivaines, toujours entravées par des structures sociales et familiales parfois étouffantes.
Les femmes ont-elles la liberté d’écrire ?
Dans sa conférence légendaire au Girton College, en 1928, Virginia Woolf soulevait une question qui résonne encore et avec force aujourd’hui : pourquoi une femme n’a-t-elle pas pu écrire un roman aussi monumental que « Guerre et Paix » de Tolstoï ? Elle répondait sans détour que les nombreuses contraintes liées au mariage, à la charge des enfants et du ménage, ne laissant plus le temps aux femmes de se consacrer à l’écriture.
Dans la note de présentation de ce rendez-vous insolite, l’Association des Bibliophiles de Sousse rappelle que les femmes-écrivaines « étaient contraintes de rédiger dans les recoins étouffants de leurs maisons : Elizabeth Gaskell écrivait dans la cuisine, Jane Austen devait interrompre son travail dès qu’une intrusion dans son intimité survenait. La liberté d’écrire, pour elles, était un privilège, un luxe que la société patriarcale leur déniait ».
Depuis, la situation a-t-elle changé ? A-t-elle vraiment changé ? Demandez à des écrivaines dans les quatre coins du monde et vous allez trouver des réponses mitigées. Car, malgré les mutations socio-culturelles et économiques, ces obstacles n’ont pas disparu avec le temps. Bien au contraire, la question reste d’actualité, interrogeant encore et toujours la place de la femme dans la sphère littéraire et publique.
Aujourd’hui, les défis auxquels sont confrontées les femmes écrivaines sont multiples et souvent invisibles. Cette rencontre à Sousse mettra en lumière, grâce à la participation de trois voix créatrices tunisiennes, ces réalités douces-amères.
Lors de ce rendez-vous et à travers leurs expériences personnelles, elles apporteront des éclairages sur certaines questions « intimes » telles que les moments propices pour l’écriture, les espaces convenables pour pouvoir créer en toute tranquillité, les pressions familiales et sociales, le regard de l’autre mais aussi l’impact du mariage et de la maternité avec tous les engagements qu’ils imposent sur le chemin de la création.
Le public est convié ainsi à écouter l’écrivaine Ismahan Chaabouni racontant son expérience et dévoilant quelques secrets de l’écriture de ces œuvres tels que « Le côté de la route » (2021, Éditions Naqoush Arabe) ou « Fille de la vie » (2023, Éditions Arkadia) et la philosophe et écrivaine Faika Ganfali dont les œuvres comme « Je te suis dans l’obscurité » (Éditions Le Méditerranée, 2020) et « Simplement de la douleur » (Éditions Kayan, 2023) sont une exploration sans fard des souffrances silencieuses que vivent les femmes marginalisées. A ce duo s’ajoute l’actrice, scénariste et poétesse Chama Ben Chaabane qui partagera avec l’assistance des fragments de son expérience personnelle mais aussi de sa conception des personnages féminins dans ses scénarii.
Cherchant dans l’impact de la vie personnelle et intime sur l’écrit, et dans le non-dit sur l’écriture féminine en Tunisie, cette rencontre insolite est pour cet après-midi, à 18h00, à l’espace « Trois points » à Sousse. La rencontre sera modérée par Zohra Kadhi.
Imen.A.

