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« Matbaa » de Mehdi Hmili : Dans les silences et les fissures d’une société

Avec « Matbaa », diffusée sur Wataniya 1, Mehdi Hmili fait son entrée dans l’univers des productions télévisées ramadanesques.  S’écartant des codes habituels, l’œuvre marque un tournant intéressant pour la télévision tunisienne.

 

Que nous raconte au fond « Matbaa » (L'imprimerie) de Mehdi Hmili ? La fatalité de la maladie d’Alzheimer et le poids qu’elle fait peser sur le quotidien d’une famille tunisienne modeste ? La lenteur et la complexité de sa prise en charge, le coût élevé des traitements et l’impact psychologique sur ceux qui entourent le malade ? Ou encore le destin de jeunes marginaux qui, pour gagner leur vie, empruntent parfois les chemins les plus risqués ?

Composé de dix épisodes, la série évoque aussi le courage d’un politicien intègre qui, découvrant que le directeur de sa campagne électorale a acheté des voix, choisit de se retirer de la scène politique. Elle suit également le parcours d’une policière déterminée qui remonte la piste d’un réseau de fausse monnaie, tandis que l’un de ses collègues abuse de sa fonction pour s’enrichir illégalement.

À travers ces trajectoires entremêlées, « Matbaa » esquisse un portrait nuancé d’une société traversée par les dilemmes moraux, les pressions sociales et les fragilités humaines.

Comme un puzzle ou plutôt une mosaïque, Mehdi Hmili a construit son œuvre. Portée par une mise en scène cinématographique soignée, la série capte bel et bien l’attention du spectateur curieux de découvrir l’issue de l’histoire  et si cette famille parviendra enfin à  surmonter cette rude épreuve.

L’histoire suit Nejib, un peintre- calligraphe d’une soixantaine d’années qui vit aux côtés de son épouse atteinte de la maladie d’Alzheimer. Employé dans une imprimerie italienne menacée de fermeture, il se retrouve confronté à une spirale de difficultés financières, aggravées par l’incarcération de son fils dans une affaire de chèques sans provision. Acculé, il en vient à exploiter ses compétences techniques et son génie artistique pour falsifier de la monnaie.

Ces nombreux visages de la souffrance

Mais Nejib n’est pas seul dans l’univers de « Matbaa » imaginé par Mehdi Hmili. Il est entouré de personnages tout aussi fragiles, qui portent chacun leur part de silence et de souffrance. Il y a d’abord sa fille Emna, étudiante qui gagne un peu d’argent en vendant des vêtements en ligne, mais qui, au fil du récit, se retrouve à la tête d’une salle de jeux clandestine. Il y a aussi Haydar, son fils, jeune père de famille dont le parcours scolaire et sportif a tourné court, ou encore Ishak, le voisin marginal qui passe ses journées dans la salle de jeux, mais dont la rudesse apparente dissimule une sensibilité inattendue.

Au cœur de ces tensions familiales se trouve également la petite Fatma, témoin silencieux de ces tiraillements. Autour de Nejib gravitent aussi ses collègues de l’imprimerie, Khaoula, experte dans l’art de falsifier les papiers et sa complice dans cette aventure. Et bien sûr Néziha, la femme de sa vie, dont la maladie bouleverse l’équilibre fragile de cette famille. À travers ces parcours, la série interroge la responsabilité individuelle et les choix auxquels les individus sont confrontés lorsque la pression sociale et économique se resserre.

La série se distingue par son attention aux personnages marginaux, souvent en décalage avec les récits traditionnels. À travers eux, le réalisateur explore les réalités sociales contemporaines. Mais malgré l’amertume, la douleur et les désillusions d’une jeunesse en quête de repères, les dialogues demeurent empreints de poésie, apportant au récit une profondeur émotionnelle et humaine singulière. On aime bien cette douceur avec laquelle Néjib traite Néziha qui n’arrive pas vers la fin à le reconnaître et à reconnaître ses enfants sous la fatalité de l’Alzheimer. On apprécie cette scène de lecture en couple, cette danse menée à deux, la manière avec laquelle Néjib regarde et touche la femme de sa vie, son grand amour ou également cette ferveur avec laquelle Néziha parle du basket-ball, de sa carrière de basketteuse, des matchs à venir et de sa première rencontre avec Néjib, cet étudiant brillant à l’Institut des beaux-arts, artiste chevronné et amoureux attentionné…

Le ciné au service de la télé

A cette histoire finement tissée s’ajoute une mise en scène cinématographique soignée avec des mouvements de caméra qui accompagnent et traduisent les états d’âme des personnages. Le tout bien porté et raconté par un jeu d’acteur juste et sensible.

Younes Ferhi (Néjib) et Sawsen Maalej (Néziha) forment un duo particulièrement marquant à l’écran. Leur complémentarité apporte intensité et crédibilité aux scènes qu’ils partagent, donnant au récit une dimension humaine profonde. La série révèle par ailleurs un visage prometteur, celui de Molka Aouij, dans le rôle de Khaoula.

Autour d’eux gravitent notamment Abdelhamid Bouchnak, , Younes Naouar, Nour Daassi, Maram Ben Aziza, Slim Baccar, Bahri Rahali, Yasmine Dimassi, Ghanem Zrelli, Amira Darouiche…, chacun trouvant naturellement sa place dans une distribution équilibrée.

La musique originale, composée par Slim Arjoun, accompagne le récit avec finesse, tandis que le générique d’ouverture, interprété par Molka Aouij, affirme d’emblée l’identité singulière de l’œuvre.

Qu’elle soit le récit d’un artiste qui a évolué dans l’ombre et qui a fini par prendre le mauvais chemin, ou le récit de cette mère de famille atteinte d’Alzheimer, qui comme des milliers d’autres tunisiens, est dans la tourmente des hôpitaux (La maladie d'Alzheimer touche plus de 100 000 personnes en Tunisie) ou les récits de cette génération en quête d’un avenir ou d’un système qui combat la criminalité mais qui est gangrené de l’intérieur, « Matbaa », une œuvre intéressante qui a réussi à échapper du conventionnel télévisé grâce à son souffle cinématographique.

Imen. A.

 

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