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Editorial : Plus de confiance - Par Jalel HAMROUNI

L'attitude expansionniste de Donald Trump évoquant des projets d’annexion ou une redéfinition plus agressive des rapports de puissance ont agi comme un électrochoc dans plusieurs capitales occidentales. Même si ces menaces relèvent autant de la rhétorique politique que d’une stratégie clairement définie, elles ont ravivé une inquiétude profonde : celle d’un monde où les équilibres territoriaux ne seraient plus garantis par des règles partagées, mais par le rapport de force. Dans ce climat, certains États ont choisi de ne pas attendre pour se préparer au pire.

Le cas du Canada est particulièrement révélateur. Longtemps abrité derrière sa position géographique et son alliance historique avec les États-Unis, Ottawa semblait pouvoir privilégier une posture de défense modérée. Or, la perspective d’un voisin devenu imprévisible a changé la donne. Investissements massifs dans l’armée, modernisation des équipements, relance de l’industrie de défense : le message est clair. Le temps de la confiance automatique est révolu ; place désormais à la prudence stratégique.

Ce mouvement n’est pas isolé. À travers l’Occident, la montée des budgets militaires traduit une transformation plus profonde des mentalités. La sécurité n’est plus perçue comme un acquis, mais comme un chantier permanent. Cette évolution marque peut-être la fin de l’illusion post–guerre froide selon laquelle la mondialisation économique suffirait à contenir les ambitions territoriales.

Mais si ce réarmement rassure les opinions publiques, ses retombées sur les relations internationales sont loin d’être anodines.

D’abord, cette dynamique risque d’alimenter une spirale de méfiance. Lorsqu’un État renforce son arsenal, ses voisins interprètent rarement ce geste comme purement défensif. L’histoire regorge d’exemples où la quête de sécurité des uns a généré l’insécurité des autres. À mesure que les budgets militaires gonflent, le dialogue diplomatique tend à se durcir, et la logique de blocs réapparaît.

Ensuite, ce tournant stratégique pourrait redéfinir la nature même des alliances traditionnelles, notamment au sein de NATO. L’organisation a longtemps reposé sur la garantie sécuritaire américaine. Or, si les partenaires occidentaux commencent à douter de la stabilité de Washington, ils chercheront naturellement à gagner en autonomie. Ce rééquilibrage pourrait renforcer l’Alliance à court terme — des membres plus robustes étant aussi des partenaires plus crédibles — mais il pourrait également fragmenter la cohésion politique qui faisait sa force.

Le paradoxe est frappant : en voulant se prémunir contre l’imprévisibilité américaine, les alliés risquent de transformer une alliance asymétrique en une coalition plus prudente, donc potentiellement moins solidaire.

Par ailleurs, la militarisation accrue des économies occidentales pourrait accentuer la compétition mondiale. Les industries de défense ne sont jamais de simples instruments sécuritaires ; elles sont aussi des leviers d’influence. Exportations d’armes, partenariats technologiques, accords stratégiques : chaque contrat redessine les lignes d’alignement géopolitique. Le Canada, par exemple, pourrait être amené à diversifier ses partenaires pour réduire sa dépendance, contribuant ainsi à un monde plus multipolaire.

Cependant, cette course à l’armement comporte un coût politique et moral. En consacrant davantage de ressources à la défense, les États prennent le risque de reléguer au second plan d’autres priorités globales comme la lutte contre le changement climatique, la coopération économique ou le développement. Le message envoyé au reste du monde est ambigu : alors que les discours officiels prônent la collaboration, les budgets traduisent une anticipation du conflit.

Il serait toutefois simpliste de voir dans cette évolution une dérive belliciste. Pour de nombreux gouvernements, il s’agit avant tout de restaurer une capacité de dissuasion crédible. Or, la dissuasion repose sur un équilibre délicat : elle prévient la guerre tant qu’elle n’encourage pas la surenchère.

La véritable question est donc la suivante : ce réarmement sera-t-il accompagné d’un renouveau diplomatique, ou marquera-t-il le retour durable de la politique de puissance ?

Si les pays occidentaux se contentent d’empiler les capacités militaires sans reconstruire des mécanismes de confiance, le monde pourrait glisser vers une nouvelle ère de rivalités stratégiques. En revanche, si cette montée en puissance s’accompagne d’efforts sérieux pour moderniser le droit international et renforcer les cadres de coopération, elle pourrait paradoxalement stabiliser un système devenu incertain.

Une chose est sûre : la sécurité ne peut plus être pensée comme un héritage intangible. Les déclarations de Donald Trump, qu’elles se concrétisent ou non, ont déjà produit un effet majeur — celui de rappeler aux nations que l’ordre international repose moins sur les intentions que sur la perception des menaces.

Dans ce contexte, le défi pour l’Occident ne sera pas seulement de se défendre, mais d’éviter que la peur ne devienne le principal moteur de sa politique étrangère. Car un monde organisé autour de la méfiance permanente est un monde où la paix reste toujours provisoire.

J.H.

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