Récompensée à Berlin pour son film "La Voix de Hind Rajab", la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania a choisi de ne pas emporter son prix. Un geste fort, par lequel elle a transformé une distinction internationale en acte politique.
Lundi soir, en marge du Festival international du film de Berlin, « La Voix de Hind Rajab » a reçu le prix du « Film le plus précieux » lors de la cérémonie de Cinema for Peace. Mais au moment de monter sur scène, Kaouther Ben Hania a déjoué le rituel attendu : après avoir pris la parole, elle a laissé le trophée derrière elle.
Son refus n’avait rien d’un caprice. Le même soir, Noam Tibon, ancien général israélien, était également honoré pour avoir « sauvé sa famille » lors des événements du 7 octobre 2023. Cette coexistence des hommages a été perçue par la réalisatrice comme une tentative d’instaurer un équilibre symbolique entre deux récits opposés. En laissant son prix sur place, elle a signifié son désaccord avec cette mise en parallèle.
Face à un parterre de personnalités, parmi lesquelles l’ancienne secrétaire d’État américaine Hillary Clinton et l’acteur Kevin Spacey, la réalisatrice a livré un discours d’une grande intensité.
« J’ai besoin de lire, car ce prix est plus grand que moi… Ce soir, je ressens davantage de responsabilité que de gratitude », a-t-elle déclaré. « La Voix de Hind Rajab ne parle pas d’une seule enfant. Il parle du système qui a rendu son meurtre possible. Ce qui est arrivé à Hind n’est pas une exception. Cela fait partie d’un génocide. »
Elle a poursuivi : « Ce soir, à Berlin, certains ont offert une couverture politique à ce génocide, en requalifiant le meurtre massif de civils en « légitime défense » ou en « circonstances complexes », et en s’en prenant à ceux qui protestent. Mais la paix n’est pas un parfum que l’on vaporise sur la violence pour que le pouvoir paraisse poli et confortable. Et le cinéma n’est pas un outil de blanchiment d’image. »
Le film mêle enregistrements authentiques d’appels d’urgence et reconstitutions pour retracer les derniers instants de la petite Hind Rajab, tuée le 29 janvier 2024 à Gaza alors qu’elle tentait de fuir avec des membres de sa famille vers un lieu supposé sûr.
En refusant d’emporter sa récompense, Kaouther Ben Hania a fait basculer la cérémonie : d’un moment de célébration à un acte de conscience. Son geste, sobre mais retentissant, rappelle que pour elle, le cinéma ne peut être dissocié d’une responsabilité morale et que certaines distinctions, dans certains contextes, ne peuvent être acceptées sans réserve.

