Par Chokri Baccouche
On peut vraiment dire que les organisateurs de la Conférence de Munich sur la sécurité ont de la suite dans les idées. En choisissant le wrecking ball comme symbole pour illustrer la 62è édition de ce sommet qui a réuni, dans la capitale bavaroise, plus de 60 chefs d'État et de gouvernement et une centaine de ministres des Affaires étrangères et de la Défense, ils ont fait mouche.
Pour ceux qui l’ignorent, le wreecking ball est cette lourde sphère d’acier suspendue à une grue et utilisée pour détruire des bâtiments. Rapportée à la réalité, la métaphore décrit avec une remarquable précision la situation prévalant actuellement sur la planète marquée par un ordre mondial en cours de démolition sous l’effet notamment des coups de boutoir du président américain, Donald Trump.
De la guerre en Ukraine aux tensions croissantes au Moyen-Orient, en passant par les défis stratégiques posés par la Chine, les discussions ont montré une Europe en quête de repères. Une Europe consciente surtout de ses faiblesses et qui éprouve toutes les peines du monde à s’émanciper et s’affranchir du joug de son puissant allié américain qui la traite de plus en plus avec dédain voire un certain mépris.
Le peu de considération qu’éprouvent les Américains à leur égard, les Européens l’ont durement ressenti l’année dernière, en ces mêmes lieux et pour la même occasion, lors du discours au vitriol prononcé par le vice-président américain.
Ce jour-là, J.D Vance s’est livré à une attaque virulente sans précédent. Il s’en est pris, vertement et ouvertement, aux politiques européennes, accusant les gouvernements européens, y compris celui du Royaume-Uni, de se détourner de leurs valeurs et d'ignorer les préoccupations des électeurs en matière d'immigration et de liberté d'expression.
S’il a scandalisé de nombreux délégués européens, le speech « insultant et malavisé » de Vance a été qualifié en revanche de brillant par le président américain Donald Trump.
C’est dire qu’au sein de l’administration U.S, tout le monde est sur la même longueur d’onde, égrenant la même partition surtout lorsqu’il s’agit de rendre publique une position officielle portant sur des questions sensibles. C’est le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, qui a représenté cette année les Etats-Unis à ce conclave sécuritaire.
Réputé pour être moins hostile aux Européens que J.D Vance, l’homme a quelque peu adouci ses propos mais rien n’a changé dans le fond : Rubio a pris soin de décrire en effet l’Occident comme en proie à deux fléaux, « l’immigration de masse » et la « désindustrialisation », qu’il faudrait, selon lui, combattre pour redonner sa « fierté » à une civilisation occidentale en péril.
S’il a dépeint une réalité incontournable, à savoir que le monde traverse une phase d’instabilité profonde, le sommet de Munich a également mis à nu la quête désespérée de l’Europe de remettre d’aplomb l’alliance atlantiste qui traverse depuis quelque temps une crise existentielle, la plus grave depuis la création de l’Otan au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Les « appels à la raison » lancés par de nombreux chefs d’Etat européens à l’adresse des Etats-Unis dans l’espoir d’inciter l’Amérique à revenir à de meilleures intentions concernant l’avenir de l’Alliance atlantique sonnent comme une supplique d’une Europe qui n’arrive pas à dépasser son complexe œdipien vis-à-vis des Américains.
Pour avoir longtemps vécu sous le parapluie étasunien et à l’ombre de ce puissant protecteur, les Européens n’arrivent pas à outrepasser cet obstacle psychologique pour prendre leur destinée en main.
Au‑delà des crises immédiates, Munich 2026 a été l’occasion d’aborder les enjeux de long terme pour le continent européen, tels que le réarmement massif, la politique de défense commune, la cybersécurité, la lutte contre les ingérences étrangères et vigilance face à la montée des régimes autoritaires.
La Chine, son influence économique et ses ambitions militaires ont alimenté de nombreux panels, tout comme la question de la résilience démocratique sur le vieux continent.
Bref, le sommet de Munich confirme ce que l’on savait déjà, à savoir que le monde est désormais régi par l’arbitraire et la loi de la jungle. Un monde aux abois qui a perdu ses fragiles garde-fous et où le droit international n’existe plus à force d’être violé et bafoué par les puissants. Un monde, surtout, de prédateurs qui n’attendent que la première occasion pour s’en prendre aux plus vulnérables afin de spolier leurs richesses et leur liberté et hypothéquer leur avenir.
Pour protéger ses arrières et survivre dans un environnement international aussi hostile, il n’y a pas mille mais une seule solution, qui a été résumée du reste par le chancelier allemand Friedrich Merz dans son discours : "Nous avons compris qu’à l’ère des superpuissances, notre liberté n’est plus simplement acquise : elle est menacée.
Il faudra de la force et de la volonté pour défendre cette liberté", a-t-il déclaré. Ce qui est valable pour l’Europe, l’est très certainement aussi pour les pays africains, maghrébins et autres latino-américains. Et ce ne sont certainement pas les Vénézuéliens dont le pays vient de faire l’objet d’un coup d’Etat américain qui vont infirmer cette cruelle vérité…
C.B.

