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Éditorial : Annexion silencieuse, conscience assourdissante - Par Jalel HAMROUNI

Pendant que l’attention du monde se disperse entre crises économiques, rivalités géopolitiques et conflits ouverts, une transformation lente mais profonde se poursuit en Cisjordanie. L’entité sioniste y déploie une stratégie qui ne se limite plus au contrôle sécuritaire d’un territoire occupé : elle tend vers une absorption progressive, méthodique, presque administrative.

Routes réservées, expansion des colonies, régularisation juridique de certains avant-postes, restrictions foncières imposées aux Palestiniens, autant de mécanismes qui dessinent les contours d’une annexion de fait.

Cette politique ne se caractérise pas par des gestes spectaculaires, mais par une accumulation de décisions techniques qui, mises bout à bout, modifient irréversiblement la réalité du terrain. L’usage du droit interne pour encadrer des espaces contestés, l’intégration d’infrastructures aux réseaux sionistes, ou encore la fragmentation des territoires palestiniens créent une continuité territoriale sioniste là où la communauté internationale continue, en principe, de défendre la solution à deux États.

Ce décalage entre discours et réalité nourrit un malaise croissant. Le plus frappant reste sans doute la relative inertie de la communauté internationale. Les condamnations existent, souvent formulées dans un langage diplomatique mesuré, mais elles semblent rarement suivies d’actions concrètes capables d’infléchir la trajectoire actuelle.

Or, le droit international est sans ambiguïté sur la question des territoires occupés et sur l’illégalité de la colonisation selon de nombreuses résolutions et avis juridiques. Lorsque ces principes ne sont pas défendus avec constance, ils risquent de perdre leur portée normative.

Ce silence, ou cette prudence, s’explique en partie par la complexité des équilibres stratégiques. L’entité sioniste demeure un partenaire majeur pour plusieurs puissances occidentales, tant sur le plan sécuritaire que technologique. Dans un monde marqué par de nouvelles tensions globales, certains États semblent privilégier la stabilité des alliances à la défense rigoureuse des principes qu’ils affirment pourtant universels. Mais cette approche comporte un coût : elle alimente le sentiment d’un ordre international à géométrie variable.

Car au-delà du conflit israélo-palestinien, c’est la crédibilité même du système multilatéral qui est en jeu. Si les règles ne s’appliquent qu’aux acteurs les plus vulnérables, elles cessent d’être perçues comme des normes et deviennent de simples instruments politiques. Cette perception fragilise la confiance dans les institutions internationales et nourrit un scepticisme déjà très répandu dans de nombreuses régions du monde.

Il serait toutefois réducteur d’analyser la situation uniquement à travers le prisme des rapports de force internationaux. Sur le terrain, chaque nouvelle implantation, chaque expropriation contestée, chaque restriction de mouvement accentue les tensions et éloigne la perspective d’une coexistence pacifique. Une paix durable ne peut émerger d’un déséquilibre structurel où l’une des parties voit son horizon territorial se réduire année après année.

Les défenseurs de la politique sioniste invoquent souvent des impératifs de sécurité, argument qui ne tient plus la route. En fait, la sécurité, pour être viable, doit s’inscrire dans une vision politique capable d’offrir un avenir aux deux peuples.

Lorsqu’elle se transforme en logique permanente d’expansion ou de domination territoriale, elle alimente la frustration et la radicalisation.
Face à cette dynamique, la communauté internationale est placée devant une responsabilité historique : celle de dépasser les déclarations de principe pour favoriser un cadre réellement contraignant, ou au minimum incitatif, en faveur d’une solution négociée.

Cela suppose du courage politique, mais aussi une cohérence que beaucoup appellent de leurs vœux. Défendre le droit international ne devrait jamais dépendre de considérations circonstancielles. Il s’agit de rappeler qu’aucune situation imposée unilatéralement ne peut constituer une base solide pour la paix. L’histoire montre que les réalités construites sans consentement finissent souvent par être contestées, parfois avec force.

L’annexion progressive de la Cisjordanie pourrait marquer un tournant irréversible. À mesure que la fenêtre d’une solution équilibrée se referme, le risque grandit de voir s’installer une réalité permanente faite d’inégalités politiques et territoriales, une perspective que nombre d’observateurs jugent incompatible avec les idéaux de justice et de stabilité que la communauté internationale affirme défendre.

Reste donc une question essentielle : jusqu’à quand le monde se contentera-t-il d’observer ? Car le silence, en relations internationales, n’est jamais neutre. Il peut être interprété comme une forme d’acceptation. Et dans un conflit aussi chargé d’inégalité et de frustration que celui-ci, chaque absence de réaction contribue, un peu plus, à transformer l’exception en norme.

J.H.

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