L'expiration du traité New START marque bien plus que la fin d’un simple accord diplomatique : elle symbolise la fragilisation d’un pilier essentiel de la sécurité internationale.
En qualifiant cet événement de « moment grave », le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, ne cède ni à l’alarmisme ni à la rhétorique politique. Il exprime une inquiétude largement partagée par les experts : pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, le monde se retrouve sans limites juridiquement contraignantes sur les arsenaux nucléaires des deux plus grandes puissances militaires.
Signé en 2010, le traité New START avait été conçu pour réduire la menace nucléaire héritée de la guerre froide. Il plafonnait notamment à 1 550 le nombre d’ogives stratégiques déployées par les États-Unis et la Russie, tout en imposant des mécanismes de vérification comme les échanges de données et les inspections sur site.
Ces outils n’étaient pas de simples formalités techniques : ils constituaient un langage commun entre adversaires, un filet de sécurité destiné à éviter les erreurs d’interprétation et les escalades incontrôlées.
Aujourd’hui, ce filet disparaît au moment même où les tensions géopolitiques atteignent des sommets. Guterres a averti que le risque d’utilisation d’une arme nucléaire est « au plus haut niveau depuis des décennies ». Cette affirmation doit être prise au sérieux : l’histoire montre que la stabilité stratégique repose moins sur la confiance que sur la prévisibilité. Or, sans cadre légal, l’incertitude devient la norme.
Le danger le plus immédiat est celui d’une nouvelle course aux armements. Les États-Unis et la Russie détiennent ensemble la grande majorité des armes nucléaires mondiales, et l’absence de plafonds pourrait encourager une modernisation accélérée ou une augmentation des stocks.
Une telle dynamique ne resterait pas bilatérale : elle enverrait un signal inquiétant aux autres puissances nucléaires, susceptibles de renforcer à leur tour leurs capacités. La logique de dissuasion risquerait alors de se transformer en spirale concurrentielle.
Cette rupture intervient également à un moment paradoxal. Depuis la fin de la guerre froide, les accords de contrôle des armements avaient contribué à « prévenir la catastrophe » et à bâtir une certaine stabilité mondiale. Leur effritement progressif donne l’impression que l’humanité tourne le dos à l’une de ses rares réussites collectives : la capacité à contenir une menace capable de détruire des civilisations entières.
Pourquoi en est-on arrivé là ? La réponse tient autant aux rivalités stratégiques qu’aux mutations de l’ordre mondial. La guerre en Ukraine, la détérioration des relations entre Moscou et l’Occident, ainsi que la montée en puissance militaire d’autres acteurs ont rendu les compromis plus difficiles.
La Russie avait suspendu sa participation au traité en 2023, et les inspections n’avaient déjà plus lieu depuis des années. L’accord survivait davantage par inertie que par véritable volonté politique.
Du côté américain, certains responsables plaident désormais pour un accord « modernisé » qui inclurait d’autres puissances nucléaires, notamment la Chine. L’argument n’est pas dénué de logique : un système de contrôle conçu pour un monde bipolaire paraît moins adapté à une configuration multipolaire. Mais le risque est qu’en cherchant un cadre plus ambitieux, on laisse se désagréger celui qui existait déjà.
Faut-il pour autant céder au fatalisme ? Pas nécessairement. Guterres lui-même voit dans ce tournant une occasion de « réimaginer » le contrôle des armements et appelle Washington et Moscou à négocier « sans délai » un nouvel accord. L’histoire diplomatique montre que les périodes de tension extrême ont parfois accouché de compromis majeurs. Encore faut-il que les dirigeants reconnaissent que la sécurité ne peut être durablement fondée sur la seule accumulation de puissance.
Au fond, la fin du New START pose une question plus large : le monde est-il en train d’entrer dans un nouvel âge nucléaire ? Si tel est le cas, il ne ressemblera pas à celui du XXᵉ siècle. Les rivalités sont plus diffuses, les technologies plus sophistiquées, et les mécanismes de dialogue plus fragiles. L’absence de règles pourrait transformer chaque crise régionale en test de crédibilité stratégique.
Ce « moment grave » n’est donc pas seulement une formule diplomatique. Il est un avertissement. La sécurité internationale repose sur des équilibres invisibles que l’on remarque surtout lorsqu’ils disparaissent. En laissant expirer le dernier grand traité de désarmement, les puissances nucléaires prennent le risque de remplacer la coopération prudente par une méfiance structurelle.
L’humanité n’ignore pourtant pas le prix de l’imprudence. La question n’est plus de savoir si un nouvel accord est souhaitable, mais s’il sera conclu avant qu’une crise majeure ne rappelle brutalement pourquoi ces traités existaient. Dans ce contexte, la responsabilité des grandes puissances dépasse leurs intérêts nationaux : elle engage l’avenir même de la sécurité mondiale.
J.H.

