contactez-nous au 71 331 000
Abonnement

Éditorial : Une nouvelle phase de recomposition stratégique - Par Jalel HAMROUNI

Sur fond de crispation croissante entre l’Iran et Washington, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud semblent entrer dans une nouvelle phase de recomposition stratégique. Les signaux de rapprochement entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan alimentent les spéculations sur l’émergence possible d’une alliance militaire informelle, voire structurée.

Une telle dynamique, si elle se confirmait, pourrait-elle bouleverser les rapports de force établis dans la région, longtemps dominés par l’axe États-Unis–Israël et par la rivalité irano-saoudienne ?

La crise iranienne agit comme un catalyseur. Les sanctions américaines, les menaces militaires répétées, les tensions autour du nucléaire et les conflits indirects menés par procuration ont renforcé le sentiment, chez plusieurs puissances musulmanes sunnites, que la région est à la merci de décisions prises hors de ses frontières.

Face à un Iran perçu à la fois comme rival stratégique et comme cible prioritaire de Washington, certains États cherchent à diversifier leurs partenariats sécuritaires, voire à s’émanciper partiellement du parapluie américain.

La Turquie, d’abord, apparaît comme un acteur central de cette équation. Membre de l’OTAN mais en conflit récurrent avec Washington, Ankara poursuit depuis plusieurs années une politique étrangère plus autonome. Son industrie de défense en plein essor, ses interventions militaires en Syrie, en Libye et dans le Caucase, ainsi que sa capacité à dialoguer à la fois avec Moscou, Téhéran et Riyad, lui confèrent un rôle pivot.

Pour la Turquie, un rapprochement militaire avec l’Arabie saoudite et le Pakistan permettrait de consolider son ambition de puissance régionale indépendante.
L’Arabie saoudite, longtemps pilier de l’architecture sécuritaire américaine au Moyen-Orient, revoit-elle aussi ses certitudes. Les attaques contre ses installations pétrolières, la prudence américaine face à l’Iran et les fluctuations de l’engagement de Washington ont semé le doute à Riyad.

Dans ce contexte, le royaume cherche à multiplier ses options. Le rapprochement récent avec l’Iran sous médiation chinoise montre un pragmatisme nouveau, mais il n’exclut pas la recherche d’alliances militaires alternatives, notamment avec des pays musulmans disposant de capacités militaires crédibles.

Le Pakistan, enfin, occupe une place singulière. Puissance nucléaire, doté d’une armée expérimentée et historiquement proche de l’Arabie saoudite, Islamabad entretient également des relations étroites avec la Turquie.

Sa participation à une alliance tripartite offrirait une profondeur stratégique considérable, tout en renforçant son poids diplomatique dans un environnement international de plus en plus polarisé. Toutefois, le Pakistan reste contraint par ses propres défis internes et par la nécessité de préserver un équilibre délicat avec l’Iran voisin.

Peut-on pour autant parler d’une véritable alliance militaire capable de modifier les rapports de force régionaux ? À court terme, une alliance formelle, comparable à l’OTAN, paraît peu probable. Les divergences d’intérêts, les rivalités historiques et les priorités nationales demeurent fortes. Néanmoins, une coordination accrue, exercices conjoints, partage de renseignements, coopération industrielle et soutien politique mutuel, pourrait déjà avoir un impact significatif.

Une telle convergence affaiblirait la logique des blocs rigides imposés de l’extérieur et renforcerait l’idée d’un ordre régional plus autonome. Elle pourrait également limiter la capacité de Washington à imposer unilatéralement ses choix, tout en envoyant un message clair : les puissances régionales entendent désormais peser davantage sur leur propre sécurité.

Cependant, cette dynamique comporte des risques. Une alliance perçue comme hostile par l’Iran pourrait accentuer la militarisation de la région et nourrir une nouvelle course aux armements. Elle pourrait aussi provoquer des réactions de la part de l’entité sioniste et de ses alliés, accentuant l’instabilité plutôt que de la réduire.

En définitive, plus qu’une alliance militaire classique, c’est l’émergence d’un axe de coopération stratégique pragmatique qui se dessine. S’il se confirme, cet axe pourrait redéfinir les équilibres régionaux, non pas par la confrontation directe, mais par la multiplication des centres de décision et la remise en cause d’un ordre longtemps dominé par les grandes puissances extérieures. Dans une région marquée par les crises et les ingérences, ce tournant pourrait être aussi porteur d’opportunités que de dangers.

J.H.

Partage
  • 25 Avenue Jean Jaurès 1000 Tunis R.P - TUNIS
  • 71 331 000
  • 71 340 600 / 71 252 869