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Éditorial : L’Afrique n’est plus un élève à corriger !

Par Jalel HAMROUNI

 Le 7ᵉ sommet Union européenne–Union africaine, tenu à la Capitale angolaise, Luanda, a agi comme un révélateur. L’Afrique n’est plus ce terrain périphérique sur lequel s’exerçaient des influences extérieures hiérarchisées et prévisibles. Elle est désormais actrice de ses choix, stratège de ses alliances et arbitre de ses partenariats. Dans ce nouveau paysage, Bruxelles découvre une réalité inconfortable et insuffisamment anticipée : l’Union européenne n’est plus le partenaire privilégié par défaut, mais un partenaire parmi d’autres.

Cette inflexion n’est ni conjoncturelle ni circonstancielle. Elle est le fruit d’une transformation profonde du continent africain, à la fois démographique, économique et politique. Une jeunesse nombreuse, connectée et consciente des rapports de force globaux aspire à des relations fondées sur l’intérêt mutuel, la rapidité d’exécution et le respect de la souveraineté.

Or, face à cette attente, l’UE a souvent peiné à se départir de ses réflexes normatifs, conditionnels et parfois moralisateurs.
Dans le même temps, d’autres acteurs ont avancé leurs pions avec méthode. La Chine, d’abord, a bâti une présence structurante, fondée sur les infrastructures, le financement massif et une diplomatie de résultats.

Routes, ports, chemins de fer, réseaux énergétiques : Pékin a répondu à des besoins concrets, souvent sans s’encombrer de conditionnalités politiques. Cette constance, doublée d’une capacité financière et d’une vision de long terme, a séduit de nombreux gouvernements africains en quête de leviers rapides de développement.
La Russie, ensuite, opère un retour brutal et assumé, misant sur les domaines sécuritaire et militaire.

À travers des accords de défense, des livraisons d’armes et un discours souverainiste qui résonne avec les frustrations postcoloniales, Moscou s’est imposée comme un partenaire alternatif, notamment dans des pays en rupture avec l’Occident. Cette présence, controversée mais efficace sur le plan tactique, souligne l’érosion de l’influence européenne dans des zones jadis considérées comme acquises.

La Turquie, de son côté, avance avec pragmatisme. Elle combine diplomatie économique, coopération sécuritaire et soft power culturel. Présente sur le terrain, active dans le commerce et la construction, Ankara a su tisser des liens directs, souvent personnalisés, qui contrastent avec la lourdeur institutionnelle européenne. À cela s’ajoute l’activisme croissant des États du Golfe, dont les investissements ciblés dans l’agriculture, les ports, l’énergie ou la finance redessinent des équilibres régionaux, en particulier en Afrique de l’Est et au Sahel.

Face à cette concurrence multiforme, l’UE réalise que son offre n’est plus unique. Pire : elle apparaît parfois décalée. Si l’Europe demeure le premier partenaire commercial de l’Afrique et un bailleur de fonds majeur, son approche reste marquée par la lenteur des procédures, la fragmentation des politiques et une difficulté à parler d’une seule voix. Les discours sur les valeurs, aussi légitimes soient-ils, perdent de leur portée lorsqu’ils ne s’accompagnent pas de projets visibles et transformateurs.

Le sommet de Luanda a toutefois montré que l’Europe dispose encore d’atouts considérables : proximité géographique, interdépendance économique, expertise technologique, expérience institutionnelle. Mais ces atouts ne suffisent plus à garantir une position centrale. Ils doivent être repensés dans un cadre de partenariat d’égal à égal, où l’Afrique n’est ni un élève à corriger ni un marché à capter, mais un acteur souverain avec ses priorités.

L’heure est donc à l’introspection stratégique pour Bruxelles. Continuer à considérer l’Afrique à travers le prisme de la gestion des crises — migration, sécurité, terrorisme — serait une erreur. Le continent demande des partenariats orientés vers l’industrialisation, la création d’emplois, la transition énergétique et la valorisation locale des ressources. Il exige aussi du respect, de la cohérence et de la réciprocité.

Être « un partenaire parmi d’autres » n’est pas une défaite en soi. C’est une invitation à se réinventer. Si l’Union européenne accepte cette nouvelle donne et ajuste son approche, elle peut encore jouer un rôle majeur dans l’avenir du continent. À défaut, elle risque de devenir un acteur secondaire dans un jeu d’alliances africain désormais ouvert, compétitif et résolument multipolaire.

J.H.

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