Lors d’une récente allocution, le ministre de la Formation professionnelle et de l’Emploi, Riadh Chaoued, a lancé un message qui pourrait sembler rassurant au premier abord : « l’intelligence artificielle ne fait pas peur, elle se domestique. » Une phrase qui, dans le contexte tunisien, relève davantage de l’optimisme naïf que d’une analyse sérieuse.
La réalité du terrain montre que l’IA, loin d’être un simple outil que l’on peut apprivoiser à volonté, représente un défi monumental pour notre économie, notre société et nos structures administratives. Et croire qu’elle se “domestique” sans effort ni préparation est un leurre dangereux.
Commençons par le constat le plus frappant : la Tunisie n’est pas prête. L’administration publique, pourtant pivot du développement national, reste largement non digitalisée. Les dossiers papier s’entassent encore dans les bureaux, les systèmes informatiques sont souvent archaïques, fragmentés, et incapables de dialoguer entre eux. Dans ce contexte, parler de “domestiquer” l’IA relève de la fiction.
Comment prétendre intégrer des technologies de pointe dans un système où la simple dématérialisation des services prend des années à se mettre en place ? Loin d’être un levier immédiat pour la création d’emplois ou l’optimisation de nos services, l’IA pourrait devenir un luxe inutile si les fondations numériques ne sont pas posées.
La montée en puissance de l’intelligence artificielle doit faire peur, et c’est précisément ce qu’elle fait dans les pays où la réflexion stratégique est sérieuse. L’IA bouleverse les secteurs économiques, modifie radicalement les métiers et redéfinit les compétences requises.
Dans le monde, nous voyons des entreprises automatiser des tâches qui prenaient jadis des heures de travail humain, et des gouvernements réfléchir à la régulation de ces technologies avant que le marché ne crée des déséquilibres irréversibles.
Ignorer cette dimension, comme le semble faire le ministre, c’est exposer la Tunisie à des pertes d’emplois massives et à une fracture technologique encore plus profonde.
Car l’IA ne se limite pas à un robot qui répond à des questions ou à un algorithme qui suggère des publicités. Elle impacte tous les secteurs : l’agriculture, la santé, l’industrie, les finances, et même le secteur public. Chaque entreprise ou administration qui n’investit pas dans l’infrastructure numérique, dans la formation spécialisée et dans la réglementation adaptée risque d’être laissée pour compte.
Il ne suffit pas d’acheter quelques logiciels ou de suivre quelques formations ponctuelles pour “domestiquer” l’IA. Il faut une vision stratégique, des budgets conséquents et une politique cohérente de développement des compétences.
Or, sur le terrain, la réalité est tout autre. Les écoles techniques et les centres de formation professionnelle peinent encore à fournir des compétences numériques de base.
Les plateformes de formation en ligne sont rares, souvent peu accessibles et peu adaptées aux besoins du marché tunisien. L’écosystème entrepreneurial, pourtant porteur, est freiné par un cadre légal obsolète et une bureaucratie lourde. Dans ces conditions, prétendre que l’IA est simplement “domestiquable” relève de la fiction politique plus que de la stratégie économique.
Il est urgent de changer de paradigme. Plutôt que de rassurer le public avec des slogans simplistes, le gouvernement devrait reconnaître la complexité du défi et agir en conséquence. Première étape : investir massivement dans l’infrastructure numérique et la digitalisation de l’administration.
Cela implique des plateformes interconnectées, une gestion des données efficace et sécurisée, et une modernisation des processus pour que l’IA puisse réellement s’insérer et créer de la valeur.
Deuxième étape : former des centaines de milliers de Tunisiens aux métiers de demain. L’IA n’est pas un substitut automatique au travail humain ; elle peut être un levier de productivité si la main-d’œuvre est qualifiée. Les politiques publiques doivent donc viser la montée en compétences à grande échelle, en incluant des formations en programmation, en analyse de données, en cybersécurité et en gestion des systèmes intelligents.
Enfin, il faut créer un cadre légal et réglementaire clair. Les questions de protection des données, d’éthique, d’impact social et de responsabilité économique ne peuvent être traitées à la légère. Sans règles claires, l’IA peut accentuer les inégalités, concentrer la richesse et fragiliser les plus vulnérables.
l’IA n’est pas une baguette magique que l’on agite pour résoudre les problèmes de l’emploi ou moderniser l’État.
Elle est un outil puissant qui nécessite préparation, vigilance et courage politique. Minimiser le danger aujourd’hui, c’est courir le risque de se retrouver dépassé demain.
J.H.

