Par Chokri Baccouche
Décidément, Donald Trump aime jouer avec des allumettes dans un baril de poudre. Lors d’un entretien téléphonique fleuve diffusée en direct il y a quelques jours sur la chaîne CNBC, le président américain a accusé la Chine d’armer l’Iran. Et pour argumenter ses dires qui pourraient, selon les observateurs avertis, transformer le conflit moyen-oriental en une confrontation globale entre superpuissances, le locataire de la Maison Blanche a déclaré que les forces américaines avaient intercepté un mystérieux bateau en haute mer.
Il a laissé entendre que le navire en question « était peut-être un cadeau de Pékin », sans fournir pour autant de détails techniques sur la nature de la cargaison ou la localisation de la saisie. Trump s’en est allé jusqu’à déduire que l’Iran avait « probablement reconstitué ses stocks » d’armement depuis le début de la trêve en associant explicitement les capacités militaires iraniennes à une aide chinoise.
Des sources de CNN abondent dans le même sens et enfoncent encore plus le clou. Sur la base de rapports des services de renseignement, ces sources indiquent en effet que la Chine s’apprête à fournir des armes sophistiquées à l’Iran. Plus précisément, le pays des Mandarins se préparerait à envoyer dans les prochaines semaines des systèmes de radar très avancés ainsi que des missiles sol-air lancés à l’épaule, connus sous le nom de MANPADS.
Ces systèmes de missiles portables sont très mobiles et faciles à dissimuler, ce qui en ferait une source de grande préoccupation pour les États-Unis. La Chine fournit-elle réellement des armes à l’Iran ou s’apprête-t-elle à le faire ? Les accusations de Trump sont-elles fondées sur des preuves formelles ou s’agit-il d’un coup de bluff dont seul le président américain a le secret afin de maintenir la pression et inciter Pékin à ne pas porter assistance à l’Iran ?
Bien qu’il soit difficile de répondre à ces questions de manière catégorique, certains faits peuvent aider à tirer des conclusions objectives et d’être, par conséquent, le plus proche de la réalité.
Face aux accusations colportées à son encontre par le président américain, la Chine a opposé un démenti officiel qualifiant les insinuations trumpiennes de « fabriquées ». Pékin qui a observé depuis le déclenchement de la guerre américano-sioniste contre l’Iran une position de neutralité apparente cherche à préserver à la fois ses intérêts énergétiques et stratégiques à Téhéran, tout en évitant une rupture frontale avec Washington dans un contexte déjà extrêmement tendu. La Chine est, en fait, face à un dilemme.
On sait en effet que la République islamique d’Iran représente pour l’Empire du milieu une manne énergétique importante. Les Chinois achètent en effet 80% de la production iranienne de pétrole, ce qui correspond environ à 20% de leur consommation globale.
D’un point de vue stratégique, ce volume est non seulement non négligeable mais revêt une importance cruciale pour l’économie chinoise qui a déjà perdu, après le coup d’Etat perpétré par les Américains contre le régime de son allié Manuel Maduro, un important fournisseur d’or noir.
Au plan stratégique, l’Iran est, par ailleurs pour Pékin, un pion crucial sur l’échiquier géopolitique euro-asiatique, sachant que la Chine forme avec la Russie et Téhéran une sorte d’« axe » anti-unilatéralisme américain qui milite en faveur de l’instauration d’un ordre mondial multipolaire.
Depuis le début de la crise, les dirigeants chinois ont adopté une attitude de grande prudence, pour des raisons liées au dilemme susmentionné, mais cela ne veut pas dire dans les faits qu’ils ont observé une position totalement neutre c’est-à-dire soumise au diktat washingtonien. Partenaire économique et stratégique de l’Iran, la Chine considère d’ailleurs les frappes américaines contre Téhéran comme une tentative de Donald Trump d’entraver son expansion économique et technologique.
Les rivalités féroces pour le leadership mondial entre les deux géants américains et chinois ne font pas mystère. Et la guerre américaine contre l’Iran vise justement à casser non seulement l’axe stratégique entre Pékin, Moscou et Téhéran mais également et surtout à saborder la montée en puissance de la Chine, perçue par les stratèges américains comme la principale menace à l’hégémonie étasunienne et ce, en la privant d’une importante source d’approvisionnement énergétique.
De ce qui précède on peut déduire sans risque de se hasarder que la Chine a tout intérêt, logiquement, que le régime iranien en place se maintienne. Certes, les dirigeants chinois sont peu enclins à s’engager dans la défense d’une autre nation et à risquer d’être entraînés dans une guerre coûteuse qui, à terme, affaiblirait leur propre pays, mais l’hypothèse qu’ils pourraient venir en aide à l’Iran indirectement, c’est-à-dire par des moyens détournés ou par l’intermédiaire de pays tiers, n’est pas totalement exclue.
Pragmatiques, les dirigeants chinois qui ont toujours préféré rester en retrait, ont tendance à considérer les interventions américaines comme un facteur clé qui participe à l’affaiblissement des Etats-Unis.
En cela, ils semblent respecter à la lettre les recommandations, redoutables d’efficacité, de Sun Tzu, le grand stratège chinois du VIe siècle avant Jésus-Christ : « Sois subtil jusqu’à l’invisible ; sois mystérieux jusqu’à l’inaudible ; alors tu pourras maîtriser le destin de tes adversaires. » Comme quoi à malin trumpien, Sun Tzu et demi…
C.B.

