Par Imen Abderrahmani
La réalisatrice Annemarie Jacir ressuscite un épisode méconnu de l’histoire palestinienne dans une fresque cinématographique d’envergure. Film poignant, « Palestine 36 » a été sur les écrans de nombreuses salles de cinéma tunisiennes.
Avec la minutie d’une historienne ou archéologue, la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir a tissé sa nouvelle œuvre. Remontant le temps, dépoussiérant l’histoire, elle a choisi cette fois-ci d’apporter des éclairages sur les origines de la tragédie que vit jusqu’aujourd’hui la Palestine. Les maux de la Palestine ne sont pas récents. Il faut tout simplement lire l’histoire objectivement et examiner les faits pour comprendre les racines du mal.
Nous sommes en 1936. Le monde bascule. Tandis que l’Europe s’enfonce dans les tensions et les idéologies guerrières, la guerre civile éclate en Espagne… La Palestine est sous mandat britannique. L’immigration juive venue d’Europe s’intensifie jour après jour, encouragée par Londres depuis la déclaration Balfour de 1917. La colère gronde au sein de la population arabe, majoritairement musulmane et chrétienne.
C’est dans ce contexte explosif qu’Annemarie Jacir situe son « Palestine 36 ». Film où elle met en lumière un épisode méconnu de l’histoire de la Palestine : la grande révolte arabe de 1936 à 1939, marquée par des grèves générales à Jérusalem et Jaffa, des soulèvements armés dans les campagnes…
Cette contestation populaire palestinienne rejette à la fois l’occupation coloniale britannique et le projet sioniste qui commence à prendre de l’ampleur, devenant une vraie menace. En réponse, l’administration britannique recourt aux répressions brutales, exécutions massives et aux manœuvres politiques, donnant une carte blanche à ses soldats dans les campagnes… Les scènes de brutalités britanniques dans les villages, et l’effroi de la maman qui voulait protéger ses enfants et surtout sa fille, en témoignent.
De la fiction nourrie du réel
L’histoire est racontée d’un point de vue palestinien. Annemarie Jacir n’invente rien. Tout est documenté. LA fiction s’ancre dans le réel bien conservé dans la mémoire palestinienne.
En racontant cette révolte, et la violence d’un colonisateur qui abuse de son colonisé, la réalisatrice palestinienne met également l’accent sur les divisions internes de la société palestinienne.
Youssouf (interprété par Karim Daoud Anaya), jeune homme partagé entre fascination pour la modernité et attachement aux traditions villageoises, incarne les tiraillements d’une génération en quête d’avenir. Il finit par faire son choix rejoignant la lutte armée contre le colon britannique.
À l’opposé, Amir (Dhafer L’Abidine), notable de Jérusalem, adopte une attitude différente : il ne voit aucun mal à accepter les propositions britanniques et accueille chaleureusement chez lui des « amis britanniques » lors de soirées animées. Son épouse Khouloud, journaliste et femme engagée, révoltée par ces compromissions et renoncements à ses principes, finit par le quitter dans un geste à la fois intime et politique. On la voit également en tête d’une manifestation féminine devant la résidence du Haut-Commissaire britannique pour la Palestine, brandissant haut et fort des slogans tels que « La Palestine n’est pas à vendre » et dénonçant les arrestations de « frères et sœurs de la campagne qui ont affronté les soldats britanniques afin « de défendre leurs familles et leurs foyers ».
Jacir, voix majeure du cinéma arabe
Visuellement, « Palestine 36 » impressionne par son sens du détail. Images d’archives colorisées, reconstitution minutieuse des costumes, des véhicules et des armes, champs de coton et de tabac recréés : Annemarie Jacir redonne chair à un monde disparu, nourrissant la fiction d’une solide base documentaire.
Cette ampleur se reflète également dans un casting international de premier plan, réunissant Jeremy Irons, Liam Cunningham et l’acteur tunisien Dhafer L’Abidine, aux côtés de grandes figures du cinéma palestinien et arabe telles que Hiam Abbass, Yasmine Al-Massri, Saleh Bakri et Kamel El Basha.
Réalisatrice, scénariste et productrice, Annemarie Jacir s’est imposée comme l’une des figures centrales du cinéma arabe contemporain, avec plus de seize films à son actif. Révélée à Cannes en 2003 avec son court métrage « Like Twenty Impossibles », elle y revient en 2008 avec son premier long- métrage « Le Sel de la mer », présenté dans la section « Un certain regard ». Ses trois longs-métrages ont été proposés aux Oscars en tant que films palestiniens. « Wajib » (2017), son précédent film, a remporté dix-huit prix dans de prestigieux festivals internationaux.
Présélectionné aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international, le film s’impose comme une œuvre essentielle. Il est à noter que ce film qui a fait le tour de nombreux prestigieux festivals de cinéma et qui a été projeté lors de la soirée de l’ouverture des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) en guise de solidarité avec la Palestine, fait actuellement le tour de plusieurs cinémas dans le monde : La Tunisie, le Royaume-Uni, l’Egypte, l’Arabie Saoudite, la Jordanie…
Imen.A.

