Par Chokri Baccouche
La vie rude et hostile dans le Grand Nord aurait conduit les Inuits à craindre constamment les forces invisibles. L'une des créatures les plus terrifiantes des contes traditionnels de ce peuple qui vit dans l’Arctique, du détroit de Béring à l’Est du Groenland, est le nanurluk. Il s’agit d’un ours massif de la taille d'un iceberg qui vit sous la banquise.
Sa taille monstrueuse et sa fourrure recouverte de glace en font un ennemi très redouté. La réalité dépasse aujourd’hui le mythe. L’ours des anciennes croyances est une peluche comparée à l’ogre américain qui veut faire main basse sur le Groenland, la terre ancestrale des Inuits, par tous les moyens y compris militaires. Pourquoi ?
Officiellement parce que les « Etats-Unis en ont besoin pour leur sécurité nationale et pour contrer également les convoitises et l’avancée inexorable dans l’Arctique de la Russie et de la Chine ». En réalité, l’Amérique convoite le Groenland pour des considérations à la fois géopolitiques et stratégiques mais également et surtout pour s’approprier ses immenses richesses minérales et énergétiques.
Les Inuits auront beau implorer Kaïla, leur dieu du ciel, afin de les assister dans cette dure épreuve, leur sort semble définitivement scellé. Le trublion président américain Trump jure tous ses dieux qu’aucune force ne l’empêchera de s’approprier le Groenland. Ce projet expansionniste est devenu d’ailleurs une idée fixe depuis quelque temps chez le locataire de la Maison Blanche.
En businessman avisé qui flaire la bonne affaire, le milliardaire américain y voit une opportunité monstre de se mettre encore plus plein les poches. D’une superficie de 2,2 millions de km2, le Groenland, on le sait, est une île autonome dépendant du Royaume du Danemark. L’annexion de cette île projetée par Washington pose un sacré problème car aussi bien le Danemark que les Etats-Unis sont tous deux membres de l’Otan.
L’article 5 du traité de cette organisation à vocation initialement défensive créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale stipule qu’une agression armée contre un membre est considérée comme une attaque contre tous, obligeant les autres membres à venir en aide au pays attaqué, y compris par l'emploi de la force armée si nécessaire, pour rétablir la sécurité.
Voilà qui est dit et voilà qui est en réalité bigrement compliqué, car les ambitions annexionnistes des Etats-Unis mettent en fait à très rude épreuve aussi bien le Danemark que la défense européenne et l’Otan. Si les États-Unis vont au bout de leur projet, quelle sera justement la réaction de l’Union européenne et des pays membres de l’Alliance Atlantique Nord ?
Fermeront-ils les yeux sur cette invasion américaine en gestation ou seront-ils amenés à intervenir pour venir en aide aux Groenlandais ? Répondre à ces questions avec précision relève en fait de la gageure, car les choses ne sont pas aussi évidentes qu’elles n’en paraissent d’emblée.
Pour faire plus simple, des leviers existent en théorie pour porter assistance au Groenland. A l’instar de la charte de l’Otan, l’Union européenne a mis en place également une politique de sécurité et de défense commune. L’article 42 du traité européen prévoit que, "au cas où un État membre serait l'objet d'une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l'article 51 de la charte des Nations unies".
En théorie donc, les Groenlandais peuvent compter sur la protection militaire de l’Otan et de l’Union européenne si d’aventure l’ogre américain persistait dans son projet de les bouffer, corps et biens. Mais dans la pratique, il n’en sera rien et pour cause ! Les experts s’accordent en effet à penser que l’article 5 de l’Otan a peu de chance d’être activé. La raison en est que le recours à cet article supposerait de facto l'entrée en conflit de plusieurs pays contre le pilier militaire et financier de l'organisation, à savoir les États-Unis.
Il signifierait donc la fin de l'Alliance. Vu leur état de faiblesse et de vulnérabilité actuel, on imagine mal que les pays européens membres de l’Otan auront l’audace de tenter le diable en s’interposant pour empêcher le puissant allié américain d’aller jusqu’au bout de ses intentions concernant le Groenland. De la même manière et pour les mêmes raisons, les chances de voir les Européens activer leur charte de défense commune sont infimes voire inexistantes.
L'UE, qui s'est jusqu'ici montrée pour l'essentiel prudente dans ses réactions face aux démonstrations de force de Donald Trump, ne peut logiquement contraindre ce dernier à revenir à de meilleures intentions. Pourquoi ? Non seulement elle n’en a ni les moyens et peut-être aussi l’envie, contrairement aux fausses apparences, mais de plus parce que les pays européens redoutent plus que tout d’éventuelles représailles de l’imprévisible président américain sur le commerce ou l’Ukraine.
Bref, face aux menaces trumpistes, l’Otan a les mains liées et les Européens se contentent de palabrer : Emmanuel Macron a ainsi jugé qu’une violation de la souveraineté du Danemark entraînerait « des conséquences en cascade inédites ». De son côté, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a affirmé que les habitants du territoire autonome «peuvent compter sur nous».
De belles paroles de solidarité mais sans plus, qui ne risquent pas, en tout cas, d’intimider un Donald Trump bien placé pour savoir que le Vieux continent n’a pas les moyens de sa politique. Par conséquent, il ne lui opposera, logiquement, mathématiquement, encore moins militairement, aucune résistance. La bannière étoilée a de fortes chances de flotter sous peu sur la banquise…
C.B.

