Par Imen Abderrahmani
À la Foire nationale du livre tunisien, Raouf Gara a été célébré dans le cadre du focus sur les créateurs de Nabeul. Un hommage à un artiste pour qui la mer est mémoire, matière et langage plastique.
Né le 18 juillet 1947 à Kélibia, Raouf Gara porte l’empreinte d’une ville façonnée par son horizon marin, le mouvement des vagues et la vie du port. Cette proximité avec le monde marin, première source de son imaginaire, irrigue un parcours singulier dans l’art contemporain tunisien, où peinture et sculpture explorent la nature, l’être et le temps.
Formé à l’École des Beaux-Arts de Tunis, l’artiste choisit de tracer sa propre voie, en s’affranchissant des frontières conventionnelles du tableau. Il grandit au sein d’une grande famille où les métiers artistiques, le travail des couleurs et le jeu des formes occupent une place importante.
Dans sa ville natale, il fonde « Dar Gara pour les Arts », un atelier-musée situé face au port de pêche. Ouvert sur la mer et les matières qu’elle dépose sur le rivage, ce lieu nourrit une recherche plastique attentive aux formes et aux transformations du monde naturel.
La mer, bien plus qu’une matière
Invité à présenter le parcours de l’artiste lors de cet hommage, l’enseignant-chercheur et professeur émérite à l’Université de Tunis, Sami Ben Ameur, a consacré son intervention à « Raouf Gara : “Clin d’œil” au fond du visuel ». À travers l’analyse de plusieurs œuvres, il a mis en lumière une démarche qui renouvelle le rapport entre la toile et l’univers. Chez Gara, la mer ne se limite pas à sa représentation. Elle se métamorphose, adopte parfois des couleurs imaginaires et donne lieu à des variations formelles qui multiplient les possibilités de lecture.
La matière occupe également une place centrale dans cette démarche. Algues séchées, bois flotté et dépôts marins s’intègrent aux compositions et aux assemblages, créant des textures et des reliefs singuliers. Peinture et sculpture, surface et profondeur dialoguent dans des œuvres où la matière semble conserver les traces du temps. Sa « géologie picturale » révèle ainsi les strates d’une mémoire enfouie, entre blessures et espérances. Le paysage devient un espace intérieur, traversé par les émotions et les interrogations humaines.
Cette lecture a trouvé un autre prolongement dans l’intervention du Dr Wissal El-Euch, professeure d’esthétique et de théories artistiques à l’Université de Monastir. Intitulée « Raouf Gara, la mer comme mémoire, la couleur comme empreinte et le tableau espace de vie », sa communication a exploré les liens entre mémoire sensorielle, geste pictural et identité plastique.
À travers des œuvres telles que « Hout yakel hout », « Bahja », « Equilibre » et « Ramchet Aïn » (« Clin d’œil »), elle a souligné l’influence de Kélibia et de la Méditerranée sur l’univers de l’artiste. Lumière, reliefs, faune, flore et formes urbaines s’y mêlent pour composer un paysage qui devient une véritable expérience visuelle et sensible.
Au-delà du visible
Chez Raouf Gara, le regard ne s’arrête pas aux formes apparentes. Il cherche ce que la matière retient, ce que la couleur suggère et ce qui se dessine derrière le paysage. Ses œuvres invitent ainsi à une autre perception du monde, où chaque élément semble porter une histoire.
Le poète Abdelbasset Ben Hassan, président de l’Institut arabe des droits de l’homme, l’a décrit comme « le peintre des états de la mer en Tunisie ». Une formule qui résume la singularité d’une œuvre où le paysage marin se transforme en matière, en mémoire et en langage. En célébrant Raouf Gara, la Foire nationale du livre tunisien a également donné à voir un artiste profondément enraciné dans le territoire de Nabeul, mais dont l’univers plastique ouvre sur un horizon bien plus vaste.
Imen.A.

