Par Imen Abderrahmani
Une voix contre l’oubli et l’effacement. Aujourd’hui, à l’Université de la Manouba, l’écrivain, poète et militant palestinien Mohammed El-Kurd partage son regard sur la mémoire palestinienne et les réalités qu’il refuse de voir disparaître.
Dans le cadre de son programme « Rencontres Jaou », la Biennale d’art contemporain « Jaou Tunis 2026 » propose aujourd’hui, à 10h, une deuxième rencontre avec Mohammed El-Kurd, à l’amphithéâtre Carthage de l’Université de la Manouba.
Poète, écrivain, journaliste et militant palestinien, il y présentera « Perfect Victims » (Les Victimes idéales), paru en 2025, un essai qui interroge les représentations de la souffrance palestinienne et les mécanismes qui conditionnent la solidarité internationale.
Né le 15 mai 1998 à Sheikh Jarrah, à Jérusalem, Mohammed El-Kurd a grandi dans un quartier devenu l’un des symboles de la dépossession des Palestiniens. En 2021, alors que des familles étaient menacées d’expulsion, il s’est imposé sur la scène internationale aux côtés de sa sœur jumelle Muna, en cofondant le mouvement « #SaveSheikhJarrah ». Tous deux ont figuré parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde désignées cette année-là par le magazine Time.
Mais Mohammed El-Kurd ne se contente pas de témoigner. Il conteste les narrations sionistes qui cherchent à gommer la réalité palestinienne, à en inverser les responsabilités et à la refaçonner au gré d’une lecture politique de l’histoire. Sa plume s’attaque aux mots qui déforment, aux images qui enferment et aux discours qui substituent une représentation à l’expérience vécue. Face à cette réécriture, écrire devient un acte de résistance : reprendre possession du récit et restituer aux Palestiniens leur voix et leur complexité.
Cette démarche traverse « Perfect Victims ». L’auteur y déconstruit les mécanismes qui réduisent le Palestinien à une victime idéale, dont la souffrance ne serait recevable qu’à condition de correspondre aux attentes de ceux qui la regardent. Il interroge les « politiques de la compassion » et les critères implicites qui régissent l’empathie dans les discours médiatiques et politiques occidentaux. Pourquoi faudrait-il se conformer à une image prédéfinie de l’innocence pour que ses droits soient reconnus ? La version anglaise de l’ouvrage a remporté le « Palestine Book Award 2025 ».
Des mots face aux maux
Cette résistance s’exprime aussi dans la poésie. Publié en 2021 chez Haymarket Books, son premier recueil, « Rifqa » du nom de sa grand-mère, tisse des liens entre mémoire familiale, expérience palestinienne et héritage de l’exil.
Salué par plusieurs médias littéraires, il figure parmi les meilleurs livres de l’année selon « Middle East Eye » et est finaliste du prix « Forward » 2022 dans la catégorie du meilleur premier recueil.
Journaliste, Mohammed El-Kurd prolonge cette démarche dans ses articles comme dans ses prises de parole publiques. Son travail, qui donne une place centrale aux voix palestiniennes, lui a valu plusieurs distinctions, notamment pour son essai A Night With Palestine’s Defenders of the Mountain, finaliste du One World Media Print Award en 2022. Premier correspondant palestinien du magazine américain The Nation, il s’attache à restituer une réalité trop souvent racontée de l’extérieur, en redonnant aux Palestiniens leur place dans le récit de leur propre histoire.
À l’Université de la Manouba, cette rencontre ouvre un espace de réflexion sur le pouvoir des mots face à l’effacement et à la confiscation de la mémoire. Sous la plume de Mohammed El-Kurd, la Palestine n’est pas seulement une terre racontée par d’autres : elle est une histoire vivante, portée par celles et ceux qui refusent de laisser d’autres en écrire seuls le sens.
Imen.A.

