Dans la rue, dans les transports, dans les conversations sur les réseaux sociaux, quasiment partout, le langage obscène et injurieux est omniprésent. Une banalisation telle du langage cru et vulgaire qui en dit long sur cette crise des valeurs qui s’est installée lentement avec une dynamique si imperceptible que l’on ne remarque son ampleur et ses effets qu’après coup.
Les préjudices sont difficiles à décrire et évaluer, mais –sans paraitre moralisateur ou nostalgique- ce sont les fondements du vivre-ensemble, et du respect de l’autre, qui sont en passe d’être complètement piétinés et bafoués.
Non, la crise des valeurs ne relève pas seulement des domaines de réflexion et de recherche des sciences sociales, mais une réalité que les Tunisiens de toutes les générations affrontent et vivent, sans pour autant toujours savoir comment l’exprimer. Comment, cependant, expliquer cette indifférence et cette banalisation de la violence devenue très ordinaire, verbale et parfois physique ?
Il serait facile d’accuser la jeunesse et de faire endosser ces nouvelles générations la responsabilité toute entière, ou bien de tout réduire à un malaise social sans cesse amplifié par la crise économique. L’injustice et la marginalisation ne pouvaient être une excuse à la malhonnêteté, tout comme le confort et l’aisance ne garantissent point l’éthique et la crédibilité.
Ce que l’on observe aujourd’hui dans les espaces publics, cette grossièreté devenue le code de dialogue partagé par tous, l’insulte comme norme de discussion et l’agressivité comme outil de domination, ne reflètent aucunement un relâchement passager des mœurs, mais le signe d’une rupture plus profonde. Celle de la cohésion sociale.
La violence gagne le cœur de la société, n’épargnant aucune classe sociale, presque aucune génération et la grossièreté devenue la norme partagée exprimant la frustration collective.
Auteur d’un ouvrage majeur de sociologie intitulé «la civilisation des mœurs », le sociologue allemand Norbert Elias avait décrit comment les sociétés européennes avaient progressivement intériorisé au cours du 19ème siècle, le contrôle de pulsion, la retenue dans l’expression et le respect d’autrui dans l’espace commun, ce qu’il appelait le processus de civilisation des mœurs.
Ce processus a toutefois son revers, qui est la ‘décivilisation’ qui prend le dessus lorsque les institutions qui veillant sur les normes collectives, s’affaiblissent et laissent régner l’impunité. La Tunisie qui n’arrive toujours pas à sortir de son tumultueux processus de transition, l’enchainement des désespoirs tout au long des années suivant la révolution ont créé les conditions de décivilisation.
Quand personne ne rappelle la règle, la règle disparaît. Et quand la règle disparaît, ce sont les seuils de tolérance à la violence qui s’effondrent, et les comportements autrefois jugés honteux qui se banalisent, sans que personne ne s'en alarme vraiment.
Les réseaux sociaux ont joué, dans ce processus, un rôle d'accélérateur que l'on ne devait pas sous-estimer. Après avoir été une agora numérique qui ont démocratisé la parole, aboli la censure et libéré les opinions durant la révolution de 2011, ils se sont petit à petit transformés en un espace hors la loi dans lequel l’on se permettait de tout, en toute impunité.
Injures, diffamations, menaces, humiliations publiques ne sont presque jamais sanctionnés et la vulgarité est parfois récompensée par des likes et les partages. Réduire cette crise à un problème d’éducation ou de mœurs c’est passé à côté de l’essentiel, parce que c’est avant tout le symptôme d’une crise de confiance.
Confiance dans les institutions, dans l’école qui peine à inculquer et transmettre les valeurs qu’elle prône, des responsables complètement déconnectés de la réalité, mais aussi le manque de confiance entre les individus, c’est-à-dire les citoyens, qui est la condition sine qua non de la cohésion et la solidarité deux piliers fondamentaux de toute société. Quand cette confiance s’érode, chacun s’enferme sur soi et l’agressivité devient son armure.
Les Tunisiens qui ont fait leur révolution avaient une revendication essentielle qui est la dignité. (La Karama). Ce mot n'a pas vieilli, mais la dignité n'est pas seulement ce que l'on réclame pour soi, mais aussi ce que l'on accorde à l'autre. Rebâtir le vivre-ensemble commence par reconnaître dans l'inconnu qui partage l'espace public un semblable, un égal, un citoyen. C'est un chantier de longue haleine…
H.G.

