Par Imen Abderrahmani
Un jour férié pour les uns, une page majeure de l’histoire nationale pour les autres ? Avec « Bourguiba - De Gaulle : Un bras de fer à Bizerte », Olfa Chakroun revient sur la bataille de Bizerte et interroge la place qu’occupe encore cette mémoire dans la conscience collective.
Présenté en avant-première au lendemain de la fête de l'Évacuation (le 15 octobre), le long-métrage documentaire d’Olfa Chakroun ne laisse pas indifférent. Il ramène à la surface un épisode douloureux de l’histoire tunisienne et invite à regarder au-delà de la célébration officielle du 15 octobre. Car que reste-t-il aujourd’hui de cette date dans la mémoire des Tunisiens ? Que savent les nouvelles générations de la bataille de Bizerte et des sacrifices qui ont accompagné le départ des dernières forces françaises ? Entre souvenir familial, récit national et simple rendez-vous du calendrier, la portée de cette commémoration mérite d’être interrogée.
Fruit d’un long travail de recherche et de documentation, le film, dont la durée est 90 mn, revient sur la confrontation politique et militaire de juillet 1961, déclenchée par le maintien de la base navale française à Bizerte. Alors que Habib Bourguiba réclamait sa restitution, Charles de Gaulle refusait de céder aux revendications tunisiennes.
Derrière les apparences d’une relation diplomatique parfois présentée comme cordiale, quels rapports de force se jouaient réellement entre les deux dirigeants ? Que cherchait chacun à défendre, à imposer ou à préserver ? Et comment ce bras de fer a-t-il conduit à une confrontation meurtrière ?
Mémoires croisées…
Pour remonter le fil de cette histoire, Olfa Chakroun privilégie une approche polyphonique, donnant la parole à ceux qui ont vécu les événements. Les habitants de Bizerte et de Menzel Bourguiba occupent une place importante dans le récit. Parmi eux, les parents de la réalisatrice apportent un témoignage personnel sur les bombardements et les épreuves traversées par la population civile. Ces paroles donnent une dimension humaine à une histoire souvent racontée à travers ses grandes figures politiques et ses enjeux diplomatiques.
Le documentaire recueille également les témoignages de militaires tunisiens et français, notamment ceux d’un lieutenant de la Marine nationale française et d’un parachutiste. Des regards qui permettent de revenir sur le déroulement des opérations et leurs conséquences. Certains témoins qualifient les frappes françaises sur Bizerte et ses environs de « massacre », un terme qui traduit la violence de leur expérience et la persistance de cette blessure dans les mémoires.
La couverture médiatique de l’époque constitue un autre fil de cette enquête. Le journaliste tunisien Hatem Ben Miled et Guy Sitbon, correspondant du quotidien français Le Monde, apportent leur éclairage sur le travail des reporters présents sur le terrain, la circulation de l’information et la manière dont les affrontements ont été racontés à l’époque.
Les archives à l'épreuve des récits
À cette diversité de témoignages s'ajoutent les analyses d'historiens, parmi lesquels Noureddine Dougui, Ali Aït Mihoub, Kmar Ben Dana, Mohamed Salah Fliss, Lucette Valensi, Jean-Pierre Darmon et Patrick Mamou-Mani. Leurs interventions replacent les événements dans leur contexte historique et éclairent les enjeux politiques et les responsabilités liés à cette confrontation.
Photographies, documents audiovisuels et images d’archives viennent compléter ce travail de mémoire, donnant corps aux récits et permettant de retrouver les traces visuelles de cette période. Le film s’ouvre et se clôt sur les notes de « Béni Watani », chanson patriotique interprétée par Oulaya. Un choix qui inscrit le documentaire dans une mémoire nationale, tout en accompagnant les voix de ceux qui ont vécu ces journées à Bizerte.
Au-delà de la commémoration
L’intérêt du film tient aussi aux questions qu’il soulève sans prétendre refermer le débat. La bataille de Bizerte ne se résume ni à un affrontement entre deux dirigeants ni à une date inscrite dans le calendrier national. Elle porte des histoires individuelles, des traumatismes, des récits parfois divergents et des interrogations sur les responsabilités politiques et morales.
En faisant dialoguer témoins, journalistes et historiens, Olfa Chakroun contribue à rouvrir un chapitre dont la transmission reste un enjeu. Car commémorer ne consiste pas seulement à rappeler une date, mais aussi à en préserver le sens et à transmettre les événements qui lui donnent sa portée.
« Bourguiba–De Gaulle : Un bras de fer à Bizerte » pose ainsi une question qui dépasse largement le cadre du documentaire : comment faire vivre une mémoire collective lorsque ceux qui l’ont directement vécue disparaissent peu à peu ? Et comment éviter que les grandes dates de l’histoire nationale ne deviennent, pour les générations suivantes, de simples jours chômés ?
Imen.A.
