Au cœur des montagnes de l'Ouest tunisien, les voix des bergers retrouvent leur écho. Avec « Targ et Barg », le Festival international des Abadla de Sbeïtla ouvre, ce soir, sa 45ème édition par une célébration de la mémoire pastorale, entre traditions vivantes et création contemporaine.
Lorsque les premières notes de la gasba s'élèveront, ce soir, dans le ciel de Sbeïtla, au coeur du majestueux site archéologique de la ville, elles marqueront bien davantage le coup d'envoi du Festival international de la ville qui souffle cette année sa 45ème bougie. Elles feront renaître la mémoire des montagnes, celle des bergers qui, depuis des générations, dialoguent avec les reliefs de Semmama par le chant et la musique. Imaginé par Adnen Helali avec les bergers de Semmama, « Targ et Barg » ouvre cette nouvelle édition en puisant dans un patrimoine immatériel profondément enraciné dans la vie pastorale.
Le titre de cette création emprunte au vocabulaire et à l'imaginaire des montagnes frontalières. Le « targ » est ce chant traditionnel lancé à pleine voix qui traverse les vallées pour rythmer le quotidien des bergers, raconter les histoires du territoire ou exprimer les émotions de ceux qui l'habitent. Le « barg », l'éclair, évoque la puissance des éléments, la lumière fulgurante et l'énergie des paysages. À eux deux, ils dessinent une œuvre où la nature, les hommes et la musique ne font qu'un.
Au centre de cette fresque musicale se trouve la gasba, flûte pastorale dont les sonorités accompagnent depuis des siècles les transhumances, les veillées et les longues journées passées dans les montagnes. Le spectacle lui rend hommage en restituant un univers musical transmis de génération en génération, où chaque mélodie porte la mémoire d'un territoire et de celles et ceux qui l'ont façonné.
Cette création célèbre également un héritage partagé entre la Tunisie et l'Algérie. Les chants des bergers de Semmama dialoguent avec les traditions musicales des Aurès, rappelant que les montagnes ignorent les frontières et que les cultures se répondent de part et d'autre de la ligne qui sépare les deux pays. À travers cette rencontre, « Targ et Barg » qu'on peut traduire par "Son et éclair", "Chant et éclair" ou encore "Ton et lumière", fait entendre un patrimoine commun, nourri par des siècles d'échanges et de circulation.
Quand le local dialogue avec l'universel
Autour des bergers de Semmama, plusieurs artistes venus de différents horizons enrichiront cette aventure musicale. L'artiste algérien Saïd Namouchi, le groupe "Les Cavaliers des Aurès", la chanteuse espagnole Maria Faltri qui vient directement des Pyrénées espagnoles , la saxophoniste Zahoua Saïdi et Abdessalem Bougharra, figure majeure de l'art du "Zalfane", uniront leurs univers pour une création où les traditions populaires rencontreront des sonorités méditerranéennes.
Ainsi pour donner le ton à ce rendez-vous exceptionnel, la mise en scène a été confiée à Khaled Khayati, tandis que Jalel Faïzi assure la création visuelle. La direction musicale est assurée par Maher Ben Abbas Helali, qui orchestre cette rencontre entre patrimoine oral et écriture contemporaine.
"La soirée inaugurale sera captée dans son intégralité par la Télévision tunisienne grâce à un important dispositif technique déployé à Sbeïtla. Au-delà de sa diffusion, cet enregistrement participera à la sauvegarde d'un patrimoine musical rare, longtemps transmis par la seule tradition orale et aujourd'hui réinterprété dans une création ouverte sur le monde", nous précise Adnen Helali, espérant que la soirée fera l'objet d'une diffusion prochaine, ce qui permet la transmission de cette tradition et également la présentation des activités du Centre des arts et métiers de Jbal de Sbeïtla, où cette oeuvre comme d'autres ont été orchestrées.
Avec « Targ et Barg », le Festival international des Abadla réaffirme sa vocation : faire dialoguer la création contemporaine avec les racines profondes du territoire. En donnant la parole aux bergers, aux musiciens et aux gardiens des traditions, cette soirée d'ouverture rappelle que le patrimoine n'est pas une mémoire figée, mais une matière vivante qui continue de se réinventer, portée par les voix, les souffles et les paysages des montagnes tunisiennes.
Imen ABDERRAHMANI

