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Le lien entre le récit et l’histoire dans les romans d’Amira Ghenim sous la loupe des chercheurs à Beït al-Hikma

Les travaux du colloque scientifique consacré aux œuvres de la romancière et chercheuse tunisienne Amira Ghenim se sont clôturés samedi après-midi au siège de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, « Beït al-Hikma », à Carthage-Hannibal.

 

Placé sous la direction du professeur de philosophie Mohamed Mahjoub, cet événement littéraire d'une journée, intitulé « Récit, Histoire et Herméneutique : lectures des œuvres d’Amira Ghenim », a été organisé par le Groupe du cercle herméneutique, rattaché au département des sciences humaines et sociales de l’Académie.

Au cours de la deuxième et dernière session de communications, plusieurs universitaires ont analysé la production littéraire de l'autrice sous des angles littéraire, philosophique et historique, s'appuyant notamment sur sa trilogie publiée aux éditions tunisiennes Masciliana : « Le désastre de la maison des notables » (2020), « Poussière chaude » (2024) et « Les grands meurent en avril » (2025).

Le roman familial face aux secrets de l’histoire

La session a débuté par une intervention de l'universitaire et écrivain Adel Khedher, intitulée « Le roman familial au gré de l'histoire chez Amira Ghenim ». Le chercheur a proposé une approche théorique du concept de « roman de la maison », en analysant ses spécificités techniques et la dimension symbolique de l'espace familial.

Appliquant ce concept au roman Le désastre de la maison des notables, M. Khedher a souligné comment l'intrigue- construite autour d'une lettre volée adressée par le leader réformateur Tahar Haddad à Zoubeida, fille de la haute bourgeoisie tunisoise- déconstruit les secrets et les non-dits de l'arbre généalogique familial. Selon lui, l'œuvre met en lumière des relations tragiques liées à la parenté et s'inscrit durablement dans l'histoire des cultures de la période de la modernité. Il a également noté la trajectoire des protagonistes issus du prolétariat qui parviennent à accéder au pouvoir.

Habib Bourguiba entre histoire et fiction

Dans une communication intitulée « Les grands meurent en avril : entre réalité de l'histoire et imaginaire du roman », Saïd Bhira, spécialiste de l'histoire contemporaine, a examiné la manière dont la romancière réinvestit les faits historiques pour proposer une nouvelle biographie de Habib Bourguiba.

M. Bhira a distingué trois niveaux de biographies de l'ancien président tunisien : celle des historiens, celle livrée par Bourguiba lui-même lors de ses conférences à l'Institut de presse et des sciences de l'information (IPSI) — rassemblées dans l'ouvrage Ma vie, mes idées, mon combat (Secrétariat d'État à l'Information, 1977) —, et celle romancée par Amira Ghenim.

Qualifiant l'œuvre de « roman historique hybride », le chercheur a salué le respect de la chronologie et des contextes durant les cinq années de préparation de l'ouvrage, y voyant une forme de continuité avec la recherche historique plutôt qu'une confusion des genres.

La réception du texte et le « lecteur idéal »

Le professeur Mohamed Mahjoub a clos les interventions avec une communication intitulée « Le désastre de la maison des notables d’Amira Ghenim entre lecture du proche et lecture du non-proche : essai sur le lecteur idéal ». En introduisant ce concept théorique issu des travaux de Nietzsche sur la tragédie grecque, M. Mahjoub s'est interrogé sur la réception par le public francophone de cette œuvre ancrée dans l'histoire tunisienne.

Le roman, lauréat du Comar d'Or en Tunisie et finaliste de l'International Prize for Arabic Fiction (IPAF) en 2021, a été traduit en français par l’Algérienne Souad Labbize (Éditions Philippe Rey / 10/18). Le penseur a rappelé que cette traduction a été distinguée par le Prix Ibn Khaldoun-Senghor en 2024 et le Prix Fragonard de la littérature étrangère en 2025.

La fiction comme complément de l’histoire

Invitée à réagir, Amira Ghenim a salué ces lectures critiques, affirmant que « toute interprétation est libre » et comparant l'analyse critique à l'explication scientifique d'un mouvement naturel.

Évoquant le rapport conflictuel entre littérature et histoire, l'autrice a précisé que si l'historien et le romancier partagent des outils narratifs, leurs objectifs diffèrent : « Ce qui m'importe, c'est ce qui n'importe pas aux historiens, à savoir les émotions internes du personnage lorsqu'il agit. L'histoire ne parle pas de la psychologie, et c'est là que le roman intervient ».

Concernant ses sources pour son ouvrage Poussière chaude, la chercheuse a indiqué avoir consulté divers travaux académiques, notamment ceux de l'historien Noureddine Dougui, citant sa biographie de la seconde épouse de Bourguiba, Wassila Bourguiba, la main invisible (Sud Éditions, 2020). Elle a conclu en soulignant que si le roman n'est pas une source directe de savoir historique, il peut devenir, avec le temps, un témoin d'époque pour les historiens futurs.

En conclusion, les participants ont appelé à pérenniser ces rencontres de Beït al-Hikma, entre auteurs et critiques.

 

 

Le Quotidien avec TAP

 

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