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Edgar Morin, un siècle de pensée s'achève

À 104 ans, Edgar Morin a quitté ce monde le 29 mai, laissant derrière lui une œuvre monumentale et une pensée qui a profondément marqué le XXe siècle et les premières décennies du XXIe. Résistant, sociologue, philosophe, cinéaste, intellectuel engagé et infatigable observateur de la condition humaine, il aura traversé plus d’un siècle d’histoire en refusant obstinément les certitudes et les frontières de la connaissance.

Avec sa disparition, la France perd l’une de ses plus grandes figures intellectuelles, mais aussi une voix singulière qui, jusqu’à ses derniers jours, continuait d’interroger le monde, ses dérives, ses espoirs et ses contradictions.

« Aujourd’hui, le vide qu’il laisse est immense », a déclaré son épouse, Sabah Abouessalam Morin, dans un communiqué. « Mais son courage, sa fidélité aux êtres et aux idées, son exigence morale et son espérance continuent de nous accompagner. »

Né Edgar Nahoum le 8 juillet 1921 à Paris, il grandit dans une Europe secouée par les crises et les totalitarismes. Très jeune, il s’engage dans les combats de son temps. Antifasciste dans les années 1930, il rejoint la Résistance durant l’Occupation sous le pseudonyme de « Morin », nom qu’il conservera toute sa vie. Militant communiste de 1941 à 1951, il prendra ensuite ses distances avec le dogmatisme idéologique et fera preuve d’une rare lucidité sur ses propres engagements.

Son ouvrage "Autocritique", publié en 1959, marque un tournant. Il y raconte son exclusion du Parti communiste français et analyse sans complaisance ses propres aveuglements face au stalinisme. Cette capacité à remettre en question ses convictions deviendra l’une des signatures de sa démarche intellectuelle.

Edgar Morin n’a jamais accepté l’enfermement dans une discipline. Historien, sociologue, philosophe, scientifique par curiosité et humaniste par vocation, il se définissait lui-même comme un « braconnier du savoir ». Son ambition fut de réconcilier les connaissances dispersées et de penser l’être humain dans toute sa complexité.

Cette quête trouve son expression la plus aboutie dans "La Méthode", œuvre magistrale en six volumes à laquelle il consacra plusieurs décennies. Il y développe sa célèbre théorie de la complexité, une invitation à dépasser les cloisonnements intellectuels pour mieux comprendre les interactions entre l’individu, la société, la culture, la science et le vivant.

« Plus nous connaissons l’humain, moins nous le comprenons », écrivait-il, dénonçant les découpages disciplinaires qui fragmentent l’homme au lieu de l’éclairer.

Auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages, traduits dans de nombreuses langues, docteur honoris causa de 38 universités étrangères, Edgar Morin a exercé une influence considérable bien au-delà du monde académique. Ses réflexions sur la mondialisation, l’éducation, l’écologie, la démocratie ou encore les métamorphoses des sociétés contemporaines ont nourri les débats de plusieurs générations.

Pionnier de la pensée écologique avant même que l’urgence climatique ne s’impose au cœur des préoccupations mondiales, il plaidait pour une nouvelle conscience planétaire fondée sur l’interdépendance des peuples et le respect du vivant.

Jusqu’au bout, il est demeuré une conscience vigilante, attentive aux soubresauts du monde. Sa longévité exceptionnelle n’a jamais émoussé sa curiosité ni son désir de comprendre.

Avec Edgar Morin disparaît l’un des derniers grands intellectuels universalistes. Mais son héritage demeure : une invitation permanente à relier plutôt qu’à séparer, à douter plutôt qu’à dogmatiser, et à penser la complexité d’un monde qui, plus que jamais, en a besoin.

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