Par Chokri Baccouche
Le 23 février 1945, quatre jours après le débarquement sanglant des troupes américaines à Iwo Jima, le photographe de l'Associated Press, Joe Rosenthal, immortalisa un groupe de six Marines hissant le drapeau américain sur le mont Suribachi et utilisant leur corps pour redresser le mât et symboliser la domination alliée sur cette île stratégique située à environ 1.060 kilomètres au sud de Tokyo.
Ce cliché remporta le prix Pulitzer et devint l'image emblématique du théâtre d'opérations du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale. 80 ans après, Donald Trump s’est approprié l’esprit et la puissante symbolique de cet événement marquant de l’histoire pour l’exploiter à des fins de propagande strictement personnelle.
Il y a quelques jours en effet, le fantasque président américain a publié sur son réseau social Truth Social plusieurs images générées par l’Intelligence artificielle mettant en scène une prise de contrôle américaine du Groenland. Sur l’une d’elles, il apparaît aux côtés du vice-président, J.D. Vance, et du ministre des Affaires étrangères, Marco Rubio, en train de planter un drapeau américain dans un paysage arctique. Un panneau y indique : « Groenland, territoire américain depuis 2026 ».
Dans un autre montage, Donald Trump est représenté dans le Bureau ovale avec des dirigeants européens, devant une carte où le drapeau américain recouvre non seulement le territoire des Etats-Unis, mais aussi le Canada, le Groenland et le Venezuela. Un montage le montre même sur une barque se dirigeant vers le Groenland.
Ces publications qui transpirent le nombrilisme à tout crin interviennent dans un contexte de vives tensions entre l’administration américaine et les pays de l’Union européenne. Les divergences entre les deux alliés à propos du Groenland sont telles qu’elles ont viré ces derniers jours à la guerre des mots et aux menaces ouvertement déclarées.
Les charges verbales du président américain sont d’ailleurs de plus en plus violentes : les Européens doivent céder, Je ne pense pas qu'ils vont trop résister. Il faut qu'on l'ait, il faut qu'ils le fassent. Ils ne peuvent pas le protéger", a-t-il récemment déclaré.
Visiblement contrarié par le niet catégorique affiché par le président français Macron qui lui oppose une farouche résistance, Donald Trump a placé l’hexagone dans son viseur, menaçant de taxer à 200 % les vins et champagnes français, si la France n'intègre pas son Conseil de la paix.
Il s’était fait même moqueur en apprenant que le président français avait rejeté sa proposition : « "Oh il a dit ça ? Eh bien personne ne veut de lui parce qu'il va bientôt quitter ses fonctions, donc vous savez ce n'est pas grave », a affirmé Trump devant des journalistes.
"Nous préférons le respect plutôt que les brutes. Nous préférons la science au complotisme. Nous préférons l'Etat de droit à la brutalité", a déclaré pour sa part le président français en riposte aux menaces et aux insinuations le moins qu’on puisse dire humiliantes de Trump. Une riposte mordante mais inhabituelle il faut le reconnaitre qui incite à croire que la relation entre les deux hommes a atteint un degré de détérioration irréversible.
Bref, on peut dire qu’entre Américains et Européens, les relations passent de la lune de miel il y a quelque temps à la lune de fiel actuellement. Autrement dit, rien ne va plus Madame La Marquise dans un monde plus que jamais aux abois.
Les premiers veulent s’approprier par tous les moyens le Groenland, l’île stratégique de l’Arctique qui regorge d’immenses richesses énergétiques et minérales, et les deuxièmes refusent mordicus cette annexion forcée qui porte atteinte à leur dignité et surtout à l’intégrité territoriale d’un pays membre de l’Union européen et partant celle du Vieux continent dans son ensemble. Dans ces turbulences qui ne prédisent rien de bon, que peuvent et doivent faire les Européens face à Trump?
Est-il dans leur intérêt de céder aux caprices du lunatique président américain ou mieux vaut-il, au contraire, qu’ils résistent par tous les moyens ? Gavin Newsom a peut-être la bonne réponse à ces questions d’une extrême importance. Interrogé en marge du Forum économique de Davos, le gouverneur de Californie a mis en garde, en effet, les Européens déclarant que « Trump se nourrit de la faiblesse ».
Quand des dirigeants jouent sur tous les tableaux, quand certains distribuent des prix Nobel de la paix, quand ils sont là à remettre des couronnes et ce genre de choses, eh bien c’est de la faiblesse. Et Donald Trump exploite cette faiblesse et continuera à l’exploiter », a expliqué Gavin Newsom, l’un des principaux opposants démocrates au président américain. « Vous avez vu les messages que Donald Trump publie à propos des dirigeants du monde entier… Il n’a aucune civilité, aucune décence.
Il ne respecte aucune règle… La règle de Donald Trump, c’est la loi de la jungle. J’espère donc que l’adversité à laquelle vous faites face est bien comprise. Aux États-Unis, en tout cas, nous la comprenons parfaitement », ajoute-t-il.
Avec Donald Trump, un président égocentrique, dominateur et imbu de sa personne, les laudateurs et autres thuriféraires commettent en réalité une grave erreur, car leur soumission et leur résignation donnent l’effet contraire. Et sur ce point on peut dire que Gavin Newson a mille fois raison. L’exemple de la Chine qui a tenu tête aux oukases trumpiens sur le commerce, et obtenu gain de cause, confirme de manière éloquente cette évidence.
Dans le domaine des relations internationales, la soumission renforce le pouvoir arbitraire. Pis encore, la résignation est un suicide comme disait Honoré de Balzac et la servilité face à un dictateur… planétaire en puissance est non seulement un vilain défaut mais fait peser également et surtout une lourde menace sur la paix et la stabilité fragiles dans le monde. Pourquoi ?
Pour la pure et simple raison que rien ne pourra plus arrêter les exigences de ce dictateur vorace ni freiner ses extravagances. Les dirigeants européens tout comme d’ailleurs l’ensemble des dirigeants de la planète, arabes notamment, gagneraient à en prendre bonne note et réagir en conséquence.
En exorcisant les démons de leur peur pour mettre un terme aux appétits gargantuesques du président américain, ils baliseront ainsi le terrain à un monde meilleur. Du Moyen-Orient au Groenland en passant par l’Amérique latine, la planète ne s’en porterait que mieux. Le jeu et l’enjeu en valent bien la chandelle…
C.B.

