Par Chokri Baccouche
Au Groenland, l’île du Grand Nord connue pour son froid extrême, la température politique monte en flèche ces derniers jours et les vents venus du désert de l’Arizona aux Etats-Unis charrient dans leur sillage un sirocco brûlant. Comme il fallait s’y attendre, l’égocentrique président américain, qui n’aime pas du tout être contrarié, a menacé, vendredi dernier, de mesures de rétorsion les pays qui ne soutiendraient pas son plan visant à faire main basse sur le Groenland.
«Je vais peut-être imposer des droits de douane sur des pays s’ils ne jouent pas le jeu sur le Groenland, parce qu’on en a besoin pour la sécurité nationale», a déclaré Donald Trump lors d'une table ronde à la Maison Blanche, réitérant son intention d'acquérir ce territoire autonome de l'Arctique, de gré si possible, par la force si nécessaire, et ce, malgré la fin de non-recevoir du Danemark, pays allié des Etats-Unis en tant que membre de l'Otan.
Les déclarations fracassantes du chef de l’Exécutif étasunien interviennent après l'annonce d'un renfort de la présence militaire danoise au Groenland et de l'envoi d'une mission militaire européenne de reconnaissance. L’idée d’annexer cette île immense de l’arctique qui regorge d’innombrables ressources énergétiques et minérales est manifestement devenue une véritable obsession chez Donald Trump.
Sa hantise pour la concrétisation de ce projet expansionniste est si forte qu’il est prêt à croiser le fer avec tous ceux qui s’y opposent, fussent-ils les alliés de son pays. Business business, camarade après. Pour le président américain, il n’y a pas d’alliances qui vaillent mais des intérêts qui priment, par tout temps et en tout lieu. Les intérêts exclusifs des Etats-Unis s’entend. Ceux qui pensent le contraire sont de fieffés naïfs qui croient au Père Noël.
Autant dire que la partie chauffe entre un Donald Trump, plus que jamais déterminé à réaliser son projet arctique, et l’Union européenne qui semble faire de la résistance en engageant un timide bras de fer avec son puissant allié dans l’espoir hypothétique de l’en dissuader et le faire revenir à de meilleures intentions.
Au Groenland, on peut dire que les Européens marchent sur une glace fissurée qui menace de céder sous leurs pieds. Le dilemme est difficile à résoudre : ils doivent dissuader Donald Trump de faire main basse sur le Groenland. Mais sans le froisser, car ils ont besoin de lui pour rendre crédible leur soutien à l’Ukraine et pour maintenir unis les alliés du continent, dont beaucoup n’envisagent toujours pas la vie sans les Américains.
L’opération militaire européenne Arctic Endurance, qui se déroule depuis jeudi au Groenland, est un compromis intégrant ces deux impératifs. Ces exercices militaires sont une réponse aux menaces de Donald Trump et à l’humiliation qu’ont subie, mercredi à la Maison-Blanche, les ministres des Affaires étrangères du Danemark et du Groenland, malmenés par le vice-président, JD Vance, et par le secrétaire d’État, Marco Rubio.
Face à l’appétit gargantuesque du président américain, l’Europe tente de resserrer ses rangs en jouant sur la corde sensible des intérêts économiques. Le ministre français de l’Économie et des Finances Roland Lescure affirme avoir averti Washington qu’une tentative de saisie du Groenland constituerait une « ligne rouge » susceptible de fragiliser la relation économique UE-États-Unis.
Une prise de contrôle du Groenland mettrait ainsi en péril l’architecture économique qui relie Bruxelles et Washington dont le volume dépasse 1.600 milliards d’euros d’échanges de biens et services en 2024, selon les données européennes.
De ce qui précède, on peut déduire donc que l’Europe donne l’impression qu’elle est déterminée à ne pas se laisser faire et bien décidée à empêcher Donald Trump de réaliser ses ambitions arctiques démesurées. Cette fermeté, inhabituelle il faut l’avouer face à Washington, vise notamment à éviter un précédent qui, s’il se concrétisait, affaiblirait la capacité européenne à protéger ses frontières politiques, économiques et industrielles.
La question qui se pose est de savoir si cette fermeté va résister aux coups de boutoir que ne manquera pas d’infliger au vieux continent le fantasque Trump ou au contraire faire long feu. Pour faire plus simple, les Européens vont-ils tenir tête au président américain ou au contraire céder et finir par accepter le fait accompli imposé par le locataire de la Maison Blanche.
Le duel entre les alliés atlantistes s’annonce d’emblée assez épique dans le sens où on aura l’occasion de vérifier notamment si les Européens pouvaient dépasser leur complexe de subordination légendaire vis-à-vis des Etats-Unis ou au contraire s’ils sont réellement décidés et capables de défendre leurs intérêts face à une adversité aussi complexe et compliquée incarnée par l’imprévisible président américain, dont les frasques et les faits accomplis léonins ne sont pas près de connaitre de sitôt leur épilogue…
C.B.

