Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
Face aux difficultés de la CNSS et la CNPRS, cet ancien ministre appelle à fusionner les deux caisses. Que pensent les spécialistes de cette solution ?
L’ancien ministre de l’Emploi et spécialiste de la protection sociale, Hafez Amouri, a affirmé qu’il existe un large consensus entre les experts et les députés au Parlement concernant le diagnostic de la crise que traversent les caisses sociales, notamment la Caisse nationale de sécurité sociale et la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale.
Amouri a estimé, lors de son intervention dans l’émission Le Mag Express, que ce consensus a permis d’orienter le débat, au cours de la séance parlementaire organisée pour écouter les experts, vers la recherche de solutions concrètes plutôt que de revenir une nouvelle fois sur les causes. Il a expliqué que le cœur de la crise réside dans le déficit structurel, principalement lié au coût des pensions, qui représentent plus de 95 % des dépenses des caisses, ce qui rend toute réforme réelle inévitablement liée à une révision du système de retraite.
Amouri a indiqué que parmi les propositions figure la fusion des deux caisses de retraite en une structure unifiée chargée des pensions, ce qui contribuerait à améliorer la gouvernance et à rationaliser les dépenses. Il a souligné que cette fusion ne peut être isolée, mais doit s’accompagner d’un rapprochement progressif entre les régimes de retraite des secteurs public et privé.
Il a précisé dans ce contexte que toutes les réformes proposées ne porteront pas atteinte aux droits acquis, mais s’appliqueront aux générations futures, dans le cadre d’une réforme progressive tenant compte des équilibres sociaux Il a également évoqué l’existence de disparités fondamentales entre les secteurs public et privé, notamment dans les méthodes de calcul des pensions et les mécanismes de leur revalorisation.
Alors que les pensions du secteur public sont calculées sur la base du dernier ou du meilleur salaire, celles du secteur privé sont principalement liées à des indicateurs tels que le salaire minimum garanti, ce qui crée un écart dans le niveau de revenu après la retraite. Il a ajouté que le mécanisme de revalorisation dans le secteur public permet aux retraités de bénéficier des augmentations salariales accordées aux agents en activité, contrairement au secteur privé où les hausses restent limitées et liées à des facteurs généraux.
La fusion est-elle alors la solution pour sauver les deux caisses ? Complexe... Interrogé à ce sujet, l'expert en économie et en finances, Mohamed Salah Jennadi, nous a confié : " Il faut noter que la réforme du système de sécurité sociale est présentée par tous les spécialistes comme l’une des plus complexes au monde, en raison de ses répercussions sociales et politiques.
De nombreux pays ont connu, en effet, de larges protestations à cause de ce type de réformes. Les mesures conjoncturelles, telles que le relèvement de l’âge de la retraite, ne peuvent toutefois à elles seules garantir la durabilité. cela demande l’adoption d’un ensemble cohérent de réformes couvrant le financement, la gouvernance et les méthodes de calcul".
Et d'ajouter :" la diversification des sources de financement de la sécurité sociale, notamment par l’introduction de taxes parafiscales sur certains secteurs et produits, en particulier ceux générant des charges sanitaires, comme le tabac, les boissons alcoolisées et les industries polluantes, peuvent résoudre le problème, mais il faut aussi améliorer le recouvrement des dettes des entreprises et lutter efficacement contre la fraude sociale, ce qui nécessite la création d’un fonds spécialisé dans le recouvrement et le renforcement des mécanismes de contrôle".
Notre interlocuteur met également en garde contre les défis démographiques croissants, notamment la baisse du taux de natalité et l’augmentation de la proportion de personnes âgées, ce qui accentuera la pression sur les caisses sociales dans les années à venir. Il estime, par ailleurs, que ces données imposent d’accélérer la mise en œuvre de réformes structurelles profondes garantissant la pérennité du système et la préservation de son rôle social.
A noter que les caisses sociales en Tunisie font face à une grave crise financière structurelle, le déficit cumulé ayant dépassé 2,3 milliards de dinars (selon les estimations de fin 2025), avec des prévisions indiquant que le déficit de la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale (CNRPS) dépassera 1,1 milliard de dinars.
Cette crise s’explique par un déséquilibre démographique (hausse du vieillissement de la population), l’élargissement du secteur informel, ainsi que l’incapacité des structures à couvrir le coût des pensions, lesquelles représentent plus de 95 % des dépenses.
Fusion des caisses ou réformes structurelles profondes : le débat reste ouvert face à une crise financière qui continue de fragiliser durablement le système de protection sociale.
M.B.S.M.

