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Festival international de Hammamet : « Les Fugueuses », une ouverture puissante sous le signe des oubliés

Pour ouvrir sa 60ème édition, le Festival international de Hammamet a fait le pari du théâtre tunisien avec Les Fugueuses de Wafa Taboubi. Une création à la fois sensible et politique qui interroge les marges de la société et donne le ton d'une édition placée sous le signe de la mémoire et de la création.

Le Festival international de Hammamet a choisi de célébrer son 60e anniversaire en ouvrant sa programmation avec Les Fugueuses, la nouvelle création de la metteuse en scène Wafa Taboubi, coproduite par Fabula Production et le Théâtre National Tunisien. Présentée samedi soir sur la scène du Théâtre de plein air, la pièce a trouvé dans le cadre exceptionnel du Centre culturel international de Hammamet un écrin idéal, où le bruit des vagues et la brise marine sont venus prolonger la poésie du spectacle.

Saluée par plusieurs critiques comme une œuvre majeure du théâtre arabe contemporain, « Les Fugueuses » poursuit le travail de Wafa Taboubi sur les fractures de la société tunisienne. À travers une galerie de personnages marginalisés, la metteuse en scène donne corps à celles et ceux que l'on entend rarement. « Nous sommes la voix de ceux qui n'en ont pas », résume l'équipe artistique, revendiquant un théâtre qui restitue à ces êtres invisibles leur dignité, leurs rêves, leurs blessures et leur humanité.

Toute l'action se déroule dans une gare, espace de transit devenu métaphore de l'attente et de l'incertitude. Les personnages s'y croisent sans véritable destination, prisonniers d'un temps suspendu où se mêlent espoir, désillusion et quête de soi. Entre éclats de rire, silences et instants de profonde vulnérabilité, la pièce construit une émotion sincère, sans jamais céder au pathos.

La mise en scène traduit cette errance existentielle par une chorégraphie des corps où les déplacements rapides succèdent aux mouvements circulaires et répétitifs. Les personnages semblent condamnés à tourner en rond, dans une mécanique évoquant le mythe de Sisyphe. Dominant le plateau, un imposant mur noir enferme les protagonistes dans un univers où l'horizon paraît constamment inaccessible.

« Je ne fais pas un théâtre du désespoir », affirme pourtant Wafa Taboubi. « Mon théâtre parle des préoccupations des gens, particulièrement des oubliés et des marginalisés, afin de créer un dialogue avec le public. C'est dans cette rencontre que peut naître l'espoir. »

Même émotion du côté de la comédienne Lobna Noomene, qui a salué l'accueil du public hammamétois. « Jouer sur cette scène est un immense honneur. Le public était proche de nous, partageait nos émotions et faisait véritablement partie du spectacle », confie-t-elle, estimant que cette représentation prouve que « le théâtre engagé est toujours capable de rassembler, de questionner la société et de défendre les valeurs humaines face à la violence, à l'individualisme et à l'indifférence ».

La scénographie, volontairement dépouillée, accompagne cette réflexion sans jamais l'alourdir. Quelques éléments de décor, des jeux d'ombres et une lumière tamisée suffisent à installer une atmosphère de suspension où l'attente devient presque palpable.

Le titre même de la pièce constitue l'un des partis pris les plus remarquables de Wafa Taboubi. En choisissant le féminin pluriel "Les Fugueuses" – alors que l'intrigue réunit également un personnage masculin, la metteuse en scène détourne les conventions linguistiques pour ouvrir une réflexion sur les différentes formes de fuite. Une distinction qui renvoie, dans la langue arabe, à deux notions : le harab, fuite instinctive née de la peur et de l'oppression, sans destination précise, et le firar, départ volontaire vers un refuge ou une forme de salut. Cette dialectique irrigue toute la pièce et nourrit sa réflexion sur l'exil intérieur, l'errance et la possibilité d'un avenir.

Par la force de son écriture scénique, la qualité de son interprétation et la pertinence de son propos, Les Fugueuses a offert un lancement particulièrement réussi à cette 60e édition du Festival international de Hammamet.

Placée sous le thème « Endless Memories », cette édition anniversaire se poursuit jusqu'au 13 août avec 32 rendez-vous consacrés à la musique, au théâtre, à la danse contemporaine et aux arts de la scène, célébrant soixante ans d'histoire pour l'un des plus prestigieux festivals culturels de Tunisie.

Le Quotidien avec TAP

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