Que faisait Gianni Infantino le 6 octobre 2015, en plein milieu du "Fifagate", à New York ? Et surtout, qui a-t-il pu rencontrer ? Si la réunion tenue ce jour-là questionne autant, c'est qu'elle pourrait expliquer les liens décidément très forts entre la fédération américaine, le président de la Fifa, et son ami Donald Trump, le président des Etats-Unis, à qui il passe tout. A travers ce document publié par Eurosport, on peut trouver beaucoup de réponses à ces interrogations…
On est en droit de se demander en quoi la relation si étroite qui unit Gianni Infantino à Donald Trump bénéficie à la Fifa ou à son président, une relation qui ne peut être celle d'égaux, et qui s'apparente plus à de l'inféodation qu'à quoi que ce soit d'autre. Pourtant, de l'ouverture d'un bureau de la Fifa dans la Trump Tower de New York à la grotesque attribution d'un "Prix Fifa de la Paix" que personne n'avait vu venir au président américain le 5 décembre dernier, en passant par la présence d'infantino à l'investiture de son "ami" en janvier 2025 et aux multiples rendez-vous entre les deux hommes, la Fifa peut donner l'impression d'être devenue le fameux "51ème état" - un état dans lequel l'Amérique MAGA peut être assurée d'un soutien sans faille.
Ce soutien se traduit aujourd'hui par un silence écrasant de l’instance gouvernante du football mondial et de son chef autour des multiples violations du cahier des charges de la Coupe du Monde de 2026 dont le régime américain s'est rendu coupable, bafouant - entre autres - le principe de libre circulation des fans et des dirigeants dans les pays hôtes du Mondial, qu'il s'agisse des supporters iraniens dont les billets ont été invalidés, du photographe officiel de la délégation irakienne, de l'arbitre somalien Omar Artan, des fans de l'Ecosse dont les ESTAs ont été révoqués au dernier moment, ou des brimades humiliantes infligées aux équipes du Sénégal et de l'Ouzbékistan par les services d'immigration US. Une liste dont on doit craindre qu'elle ne soit pas close.
Ce principe de la libre circulation des supporters était pourtant cher au coeur de Gianni Infantino - mais en 2017, pas en 2026, semble-t-il. "Il est évident qu'en ce qui concerne les compétitions de la FIFA, toute équipe qualifiée pour une Coupe du monde, y compris ses supporters et ses officiels, doit avoir accès au pays, sinon il n'y a pas de Coupe du monde", disait-il alors.
La cour faite par Infantino par Trump est si éhontée que la fédération norvégienne a soutenu une plainte de l'ONG FairSquare à la Commission d'Ethique de la Fifa pour violation des statuts de l'instance et, en particulier, de l'article 15 du Code d'Ethique qui exige des dirigeants du football qu'ils "demeurent politiquement neutres".
Plus qu'une séduction, une contrepartie
Pourquoi, alors ? Qu'est-ce que Gianni Infantino attend des Américains, alors qu'il sait combien son image et celle de son organisation, déjà passablement écornées dans l'opinion, souffrent de son rapprochement avec la Maison-Blanche, dont il est impossible de trouver quelque équivalent que ce soit dans l'histoire du mouvement sportif ?
Mais c'est poser la mauvaise question. Gianni Infantino n'attend rien en retour : il règle une dette.
C'est une chose sur laquelle tous les spécialistes de la question sont d'accord : sans le soutien américain, jamais Gianni Infantino n'aurait été élu président de la Fifa en février 2016. L'ancien bras droit de Michel Platini à l'UEFA avait bien la bénédiction de la confédération européenne, mais son principal adversaire et grand favori de l'élection, le Bahreini Sheikh Salman ben Ibrahim al-Khalifa, pouvait s'appuyer sur l'AFC, la confédération asiatique dont il était le président depuis 2013, et, crucialement, sur la Confédération africaine, la CAF, qui avait promis de voter pour lui en bloc. Les deux autres candidats, le Jordanien Prince Ali et le Français Jérôme Champagne, avaient, eux aussi, leurs partisans, mais en nombre trop limité pour se mêler à ce qui serait finalement un duel.
C'est alors que les Américains se mirent au travail, sous la gouverne du très influent Sunil Gulati, président de la US Soccer Federation et membre du Comité Exécutif de la Fifa. Le soutien africain à Sheikh Salman s'effondra dans les jours précédant le scrutin, tandis que la plupart des voix de la CONCACAF, dont les USA sont membres, se reportèrent sur Gianni Infantino lors du second tour de scrutin. Infantino l'emporta par 115 voix à 88. Sunil Gulati fut le premier à féliciter Gianni Infantino de son élection.
2015, le début d'une autre histoire
Voilà pour la grande Histoire, avec un "H" majuscule. Mais la petite mérite qu'on s'y arrête, une "petite histoire" qui fut révélée par une remarquable enquête publiée en novembre 2022 par les journalistes d'investigation Thomas Kistner, Claudio Catuogno et Johannes Aumüller dans le Suuddeutsches Zeitung, qui n'a certainement pas eu l'écho qu'elle méritait.
Les journalistes s'étaient penchés sur un mystérieux voyage de Gianni Infantino à New York le 6 octobre 2015, soit deux semaines après qu'avait explosé l'affaire Platini, accusé d'avoir reçu un "paiement déloyal" de deux millions de francs suisses émis par la Fifa. Platini, président de l'UEFA et grand favori à la succession de Sepp Blatter sur le trône de la Fifa, n'a jamais cessé de proclamer son innocence, mais fut néanmoins suspendu par la Commission d'Ethique de l'instance.
L'Italo-Suisse était alors le secrétaire général de l'UEFA, en quelque sorte le "premier ministre" de Platini. Il avait jusque-là évité d'être mêlé aux retombées du raid du FBI et de la police suisse sur le palace du Baur-au-Lac, où sept dignitaires du football mondial, présents à Zurich pour le Congrès Electif de la Fifa, furent arrêtés au petit matin du 27 mai 2015, précipitant le "Fifagate", la chute de Sepp Blatter, et semant la panique dans les hautes sphères du football mondial.
Il existait pourtant un lien entre Gianni Infantino et les accusés du "Fifagate", plus précisément avec les négociants argentins de droits sportifs Hugo et Mariano Jinkis - le père et le fils. En septembre 2006, l'UEFA avait vendu à leur société Cross Trading les droits TV de la Ligue des Champions pour trois ans, puis ceux de la Coupe de l'UEFA et de la Supercoupe de l'UEFA, pour un total de 139 000 dollars US - pour les revendre quelques mois plus tard à un autre groupe média, Teleamazonas, empochant un bénéfice de plus de 300 000 dollars US au passage. Le signataire du contrat pour le compte de l'UEFA était Gianni Infantino, alors directeur du service juridique de la confédération.
Un voyage mystérieux
La justice américaine, qui requit l'extradition d'Argentine des Jinkis, mais en vain, les inculpa de racket, fraude et corruption. L'existence et le contenu du contrat signé par Infantino ne leur étaient pas inconnus. C'est dans ce contexte que le futur président de la Fifa se rendit à New York. Les journalistes du Suuddeutsches Zeitung établirent qu'Infantino s'envola de Genève pour New York à 11:15 du matin le 6 octobre 2015, pour en revenir le 8. Qu'allait donc faire le numéro 2 de l'UEFA à New York au plus fort du tourbillon policier et juridique qui entourait la Fifa aux Etats-Unis ?
Questionnée par les journalistes en mars 2016, juste après l'élection de Gianni Infantino, la Fifa avait catégoriquement affirmé que son nouveau président n'avait jamais eu maille à partir avec quelque personne impliquée dans le Fifagate. Mais si tel était le cas, quel était le but de cette escapade américaine ? "L'affaire était si délicate qu'il fallut la dissimuler en interne", affirment les enquêteurs du SDD. Les documents de l'UEFA qu'ils parvinrent à se procurer indiquent que la raison "officielle" de ce déplacement était une réunion du conseil d’administration de CAA, une agence américaine partenaire de l'UEFA.
Cette réunion eut bien lieu, et Gianni Infantino y prit part. Mais pas le 6 octobre, le 5. Et pas à New York, mais par visioconférence à Nyon, où se trouve le siège de l'UEFA. Ce n'est que le lendemain que le bras droit de Michel Platini prit le chemin des USA. L'UEFA mentait à ses propres employés. Pour quelle raison ?
On l'a fait avant que je devienne président"
Ce que fit Infantino à New York, lui seul le sait - lui, et les personnes qu'il y rencontra. L'UEFA comme la Fifa se sont toujours refusées à répondre aux questions de nos confrères allemands autrement que par des protestations et des dénis, pas des explications ou des preuves.
Parallèlement, on se souviendra des déclarations des plus embarrassantes de Donald Trump au sommet de Davos de janvier 2020. Son voisin de table n'était autre que Gianni Infantino ce jour-là. "On la voulait [chez nous]! On l'a fait !", s'exclama-t-il, parlant de l'attribution de la Coupe du Monde de 2026 aux Etats-Unis, associés au Canada et au Mexique. "Et on l'a fait avant que je devienne président !", ajouta-t-il.
Donald Trump ne devint officiellement président des USA qu'en janvier 2017, soit quatre mois avant l'annonce de la candidature américaine. Un an et cinq mois avant que les Américains n'emportent la partie face au Maroc lors du 68ème Congrès de la Fifa, tenu en marge du Mondial russe de 2018. Donald Trump était-il devin, ou savait-il quelque chose que nous ignorons toujours ?

