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L’ascension et le souffle : Entre réalité biologique et récit spirituel

 Par Myriam BEN SALEM-MISSAOUI

La relation entre l’être humain et l’atmosphère est un équilibre fragile. Si nous percevons l’air comme un élément invisible et omniprésent, sa composition et sa pression dictent pourtant les limites strictes de notre survie.

À travers l’histoire, la compréhension de ces limites a évolué, passant de l’observation empirique des voyageurs de montagne aux mesures précises de la médecine aéronautique moderne. Dans ce contexte, la métaphore du passage coranique (Sourate 6, Verset 125) offre un terrain de réflexion singulier où l’expérience physique de l’asphyxie en altitude illustre un état de détresse intérieure.

Pour comprendre pourquoi "la poitrine se resserre" à mesure que l'on monte, il faut se pencher sur la physique des gaz. Contrairement à une idée reçue, la proportion d’oxygène dans l’air (environ 21 %) reste constante jusqu’à une très haute altitude. Ce qui change, c’est la pression atmosphérique.

Au niveau de la mer, le poids de la colonne d'air au-dessus de nous est maximal. Cette pression est ce qui "pousse" les molécules d'oxygène à travers les alvéoles de nos poumons pour qu’elles rejoignent le sang. À mesure que l'on s'élève, cette pression diminue. Le gaz se raréfie : les molécules d'oxygène s'espacent. Pour un même volume d'inspiration, le corps reçoit de moins en moins d’oxygène.

C’est ici qu’intervient la sensation physique décrite : le cœur bat plus vite pour compenser le manque, les muscles respiratoires s’épuisent, et une sensation d’oppression thoracique — la dyspnée — s’installe. Le corps lutte littéralement contre le vide.

La "Zone de la Mort" : La frontière de l'impossible

Le seuil critique mentionné, situé aux alentours de 8 000 mètres, est ce que les alpinistes et les physiologistes nomment la Zone de la Mort. À cette altitude, la pression atmosphérique est si faible (environ un tiers de celle du niveau de la mer) que l'apport en oxygène est insuffisant pour maintenir le métabolisme de base.
Même au repos, le corps se dégrade.

Les fonctions cognitives s’altèrent, la fatigue devient paralysante et le risque d'œdème cérébral ou pulmonaire augmente drastiquement. À cet instant, l'homme ne fait plus que passer ; il ne peut plus vivre. Cette réalité scientifique moderne souligne la rudesse de l'environnement céleste pour un être biologique terrestre. L'idée que le ciel, traditionnellement perçu comme le domaine de la liberté, puisse devenir un étau pour la poitrine humaine est une réalité physiologique incontestable.

L'analyse du verset 125 de la Sourate Al-An'am

Le Coran utilise cette image pour décrire l'état de celui dont le cœur est fermé à la guidance : « Il rend leur poitrine étroite et resserrée, comme s'ils montaient au ciel. »
D'un point de vue linguistique et historique, ce passage est remarquable pour plusieurs raisons : La précision de la sensation : Le terme "étroit et resserré" (dayyiqan harajan) décrit parfaitement le ressenti de l'hypoxie. Ce n'est pas seulement un manque d'air, c'est une sensation de constriction, comme si la cage thoracique ne pouvait plus se déployer.

L'analogie de l'ascension : À l'époque de la révélation (VIIe siècle), l'expérience humaine des très hautes altitudes était limitée. Si les populations vivant en montagne connaissaient le mal des montagnes, l'idée d'une ascension continue vers le "ciel" (l'espace) comme cause d'étouffement n'était pas un concept scientifique vulgarisé. L'image associe directement le mouvement vertical vers le haut à la difficulté respiratoire croissante.

Le passage de l'humain au spirituel : Le texte utilise une loi naturelle (la difficulté de respirer en montant) pour expliquer une loi spirituelle (la sensation d'oppression face à une vérité que l'on rejette). La justesse de la métaphore physique renforce, pour le croyant, la portée du message métaphysique.

Une convergence entre savoir ancien et science moderne

L'absence d'erreurs dans cette description, au regard des connaissances actuelles, est souvent citée comme un exemple de "miracle scientifique" par les exégètes modernes. Ils y voient la preuve d'une origine divine, arguant qu'un homme vivant dans le désert au VIIe siècle ne pouvait savoir que la pression atmosphérique diminuait au point de rendre la respiration impossible dans les hautes couches de l'atmosphère.

Même dans une lecture plus strictement littéraire ou historique, on peut noter une observation aiguë des phénomènes naturels. Le parallèle est frappant : la montée vers les cieux, que l'on pourrait imaginer comme une libération, se révèle être, pour l'organisme humain non préparé, une épreuve de suffocation.

La science nous apprend que l’homme est une créature des profondeurs de l’atmosphère. Nous sommes faits pour vivre au fond d’un océan d’air. Dès que nous tentons d’en sortir pour "monter au ciel", notre biologie nous rappelle nos limites. Le texte coranique, en utilisant cette image de la poitrine resserrée, lie indéfectiblement la condition physique de l'homme à sa condition spirituelle.

Que l'on y voie une connaissance inspirée ou une métaphore poétique d'une grande justesse, le constat reste le même : la réalité de l'altitude est celle d'un rétrécissement du souffle, un fait désormais mesurable par la science, mais déjà gravé dans la mémoire des textes anciens.

M.B.S.M.

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