Par Imen Abderrahmani
Institution phare de la vulgarisation scientifique en Tunisie, la Cité des sciences de Tunis voit aujourd'hui sa vocation questionnée. La multiplication des concerts dans son théâtre ravive le débat sur l'équilibre entre ouverture culturelle et fidélité à sa mission fondatrice.
Inaugurée en 1992, la Cité des sciences de Tunis est née d'une ambition claire : faire de la science un bien commun. Expositions permanentes et temporaires, ateliers pédagogiques, planétarium, conférences, bibliothèque spécialisée, publications scientifiques… Depuis plus de trois décennies, elle s'est imposée comme un lieu de référence pour la vulgarisation scientifique, offrant aux enfants, aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs et aux familles un espace consacré à la découverte, à l'expérimentation et à la transmission des connaissances.
Cette vocation a forgé son identité. Pourtant, depuis plusieurs mois, un autre visage de l'institution se dessine. Son théâtre accueille désormais des concerts d'artistes de la scène populaire arabe et urbaine, une programmation qui suscite des réactions croissantes dans les milieux culturels comme sur les réseaux sociaux.
Quand les incidents se multiplient...
La première polémique a éclaté à l'occasion du concert de la chanteuse libanaise Nawal Zoghbi. Organisé dans un contexte marqué par des coupures d'électricité dans plusieurs régions du pays, l'événement avait suscité de nombreuses critiques. Au-delà des circonstances, c'est surtout le choix du lieu qui avait surpris : pourquoi une institution dédiée à la diffusion de la culture scientifique accueille-t-elle des spectacles qui relèvent davantage du divertissement que de sa mission première ?
Le débat a pris une nouvelle ampleur après le concert du chanteur belgo-marocain Dystinct, accompagné de l'artiste tunisien Kaso. Des vidéos largement relayées sur les réseaux sociaux ont montré des altercations entre spectateurs, obligeant l'artiste à interrompre son spectacle avant son terme. Ces incidents ont ravivé les interrogations sur l'adéquation entre ce type de manifestations à forte affluence et la vocation d'un établissement conçu avant tout comme un espace de médiation scientifique.
L'annonce d'un concert de la chanteuse libanaise Haïfa Wehbe avait, à son tour, relancé les discussions. Si l'événement a finalement été annulé, la controverse, elle, est demeurée. L'épisode a mis en lumière une question plus profonde : jusqu'où une institution publique peut-elle diversifier sa programmation sans brouiller son identité ?
Car le véritable enjeu ne réside ni dans les artistes invités ni dans leurs répertoires. Il concerne la mission même de la Cité des sciences. Celle-ci n'a jamais été conçue comme une salle de spectacles comparable aux théâtres, aux maisons de la culture ou aux festivals. Sa raison d'être est de promouvoir la culture scientifique, de développer l'esprit critique et de transmettre les connaissances au plus grand nombre.
L'heure des choix
Cette réflexion ne suppose toutefois pas d'opposer science et création artistique. Les deux domaines entretiennent, depuis des siècles, un dialogue permanent. Léonard de Vinci, figure emblématique de la Renaissance, incarne à lui seul cette rencontre entre génie scientifique et création artistique. Aujourd'hui encore, les innovations technologiques transforment les pratiques artistiques, tandis que les artistes contribuent à rendre les sciences plus accessibles et plus sensibles au grand public. De nombreux centres scientifiques, musées et planétariums à travers le monde accueillent des expositions immersives, des installations, des performances ou des concerts lorsque ceux-ci prolongent une démarche pédagogique, explorent les liens entre art et innovation ou participent à la diffusion des savoirs. Dans ces institutions, l'art n'est pas une simple animation ; il devient un langage au service de la médiation scientifique.
C'est précisément cette cohérence qui alimente aujourd'hui les interrogations. Les concerts programmés à la Cité des sciences répondent-ils à un véritable projet culturel articulé autour de sa mission éducative ou traduisent-ils une évolution vers une programmation de divertissement sans lien avec son identité ? La question dépasse la seule recherche d'attractivité. Elle renvoie à la capacité des établissements publics à préserver la singularité de leur mission tout en s'adaptant aux attentes de nouveaux publics.
Cette réflexion prend un relief particulier dans un pays qui dispose déjà d'un réseau de théâtres municipaux, de maisons de la culture, de festivals internationaux et de la Cité de la culture, infrastructure spécifiquement pensée pour accueillir les grandes manifestations artistiques. Dès lors, la complémentarité des équipements culturels apparaît comme un enjeu majeur de la politique publique.
La Cité des sciences est bien plus qu'un bâtiment. Elle symbolise la place accordée au savoir, à la recherche et à la diffusion de la culture scientifique dans l'espace public. Préserver cette identité ne signifie pas la refermer sur elle-même ni l'exclure du dialogue avec les autres disciplines. Au contraire, l'ouverture aux arts peut constituer un formidable levier de médiation, à condition qu'elle s'inscrive dans une vision cohérente où la création enrichit le projet scientifique au lieu de s'y substituer.
Au fond, le débat dépasse largement la programmation de quelques concerts. Il pose une question essentielle sur l'avenir des institutions publiques : doivent-elles conserver une identité forte, fidèle à la mission qui a justifié leur création, ou évoluer vers une polyvalence où les frontières entre les fonctions culturelles s'estompent progressivement ? Pour la Cité des sciences de Tunis, l'enjeu n'est pas seulement celui de la programmation. Il touche à la conception même de la culture scientifique et à la place que la société tunisienne entend lui accorder dans les années à venir. A méditer!
Imen.A.

