Par hokri Baccouche
En plus d’être une réalisatrice talentueuse, Kaouthar Ben Hania est une femme de principe pétrie de qualités humaines et à la sensibilité à fleur de peau, surtout lorsqu’il s’agit de défendre les causes justes. Kaouthar Ben Hania vient de recevoir une distinction internationale et récompensée par le prix du « film le plus valorisant » lors de l’événement « Cinéma for peace », organisé en marge du Festival international du film de Berlin.
Cette reconnaissance amplement méritée est venue consacrer « La voix de Hind Rajab », son remarquable long métrage qui a déjà glané le Lion d’argent à Venise et a été nommé aux Oscars et aux BAFTA. Inspiré d’une histoire réelle, le film documente les efforts du Croissant Rouge pour tenter de sauver Hind Rajab, une enfant palestinienne tuée par les sicaires de l’armée israélienne lors de l’invasion de Gaza en 2024.
Reposant sur des faits établis, il rapporte avec une remarquable précision des scènes poignantes liées à des appels de détresse et des témoignages édifiants des secouristes dont l’ambulance qui transportait l’enfant entre la vie et la mort avait été prise pour cible par les snippers israéliens. À travers ce récit bouleversant, la réalisatrice, tout en stigmatisant la guerre, a donné une voix au destin brisé d’une enfant palestinienne dont la mort tragique rappelle les souffrances indicibles endurées par les populations civiles en temps de guerre.
Lors de la soirée de gala dédiée à cet événement qui a vu la présence de nombreuses personnalités du monde de la politique, la culture et les médias dont notamment l’ancienne secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, et l’acteur Kevin Spacey, la cinéaste tunisienne a fait sensation en refusant son prix. La raison en est que la cérémonie honorait le « Chemin qui nous relie », un documentaire canadien centré sur le général israélien Noam Tibon et retraçant l’intervention de ce dernier dans le sauvetage de sa famille après les attaques menées par le Hamas le 7 octobre 2023.
Kaouthar Ben Hania a jugé inacceptable qu’on place sur un même plan symbolique deux œuvres cinématographiques fondées sur des faits diamétralement opposés. Et c’est la raison pour laquelle elle a choisi de laisser le prix à sa place, tout en accompagnant son geste d’une déclaration forte et sans ambiguïté : « Parler de paix ne peut se faire en dehors de toute exigence de responsabilité. Le cinéma n’est pas un outil pour embellir les crimes », a-t-elle déclaré en substance dans un anglais impeccable, très certainement pour que son message soit reçu et compris par le plus grand nombre d’invités et de téléspectateurs.
Le geste est fort et la symbolique est puissante : Kaouthar Ben Hania a refusé d’emporter son trophée pour dénoncer tout un système « qui a rendu possible l’assassinat de Hind Rajab ». Un crime crapuleux qui fait partie intégrante du génocide de tout un peuple. La cinéaste est d’autant plus dépitée et amère que dans les coulisses de cette Berlinale 2026, « certaines personnes ont offert une couverture politique à ce génocide, en requalifiant le massacre de civils en légitime défense et en discréditant celles et ceux qui protestent ».
Par son refus de prendre son prix, Hind Rajab dénonce l’hypocrisie d’un discours de paix qui servirait de simple « parfum » vaporisé sur la brutalité des conflits. Pour elle, la paix est indissociable de la justice et de la redevabilité. En laissant son trophée sur scène, elle souligne avec force que les récompenses perdent leur sens tant que des crimes, comme celui de la petite Hind Rajab à Gaza, restent impunis.
Le geste de la réalisatrice tunisienne s'inscrit dans un mouvement de contestation plus large au sein de la Berlinale 2026, où de nombreux cinéastes dénoncent le silence des institutions face à la situation à Gaza.
Chapeau bas Madame pour ce geste et cette prise de position qui font honneur et livrent un message sans ambages consacrant le droit et la justice. Ceux-là mêmes que des âmes en peine cherchent par tous les moyens à occulter et étouffer. Kaouthar Ben Hania a le mérite et non des moindres de porter haut et fort, au-delà des frontières, la Voix de Hind Rajab. Une voix qui incarne les souffrances inimaginables et le martyre de tout le peuple palestinien.
La Voix de Hind Rajab offre, pour tout dire, une voix aux sans voix et met en lumière l’extrême brutalité et la cruauté inhumaine de l’occupation israélienne des territoires palestiniens. Et c’est là-même où réside la véritable récompense qui sied au talent de notre cinéaste émérite…
C.B.

