Par Imen Abderrahmani
En ouvrant la 60ème édition du Festival international de Carthage, Saber Rebaï a offert bien plus qu’un concert : une déclaration d’amour à la musique, à la Tunisie et à la transmission.
Sous le ciel incandescent de Carthage, le jasmin a retrouvé son parfum. Jeudi soir, devant un amphithéâtre romain comble, Saber Rebaï a signé une ouverture magistrale de la 60ème édition du Festival international de Carthage avec une fresque musicale inédite intitulée « Sous le jasmin ».
Pour son 23ème rendez-vous avec cette scène mythique, l’artiste n’a pas simplement revisité son répertoire : il a tissé un pont entre les générations, où la mémoire dialoguait avec l’avenir et où chaque chanson semblait déposer une pierre de plus dans l’histoire du festival.
Dès les premiers instants, la soirée s’est placée sous le signe de la transmission. « Nous ne célébrons pas seulement les 60 ans d’un festival, mais 60 ans de la mémoire d’une patrie », a lancé l’artiste avant d’ajouter que Carthage ne remplace jamais une génération par une autre : elle passe le flambeau sans jamais laisser sa flamme s’éteindre. Cette conviction allait irriguer tout le spectacle.
Une rétrospective retraçant le parcours de l’enfant de Sfax a ouvert la soirée avant de laisser place à un orchestre réunissant des musiciens tunisiens, algériens et français, dirigés par le maestro Kaïs Melliti. La musique a alors pris la forme d’un voyage à travers le temps. Des premiers succès aux créations les plus récentes, Saber Rebaï a déroulé le fil de sa carrière avec une sérénité nouvelle, celle des artistes qui n’ont plus rien à prouver. Les milliers de spectateurs ont repris en chœur « Ezz El Habayeb », « Tmanit », « Bibassata », « Barcha », « Mathalt El Hob Alya », « Ezzet Nafsi » ou encore « Meziana », transformant l’amphithéâtre en un immense chœur populaire.
Cette fresque a aussi été l’occasion de dévoiler deux nouvelles compositions. Avec « Tayer », une chanson pop en dialecte libanais, puis « Sous le jasmin », œuvre bilingue mêlant français et arabe, Saber Rebaï a offert une promenade musicale aux couleurs de la Médina de Tunis. Les ruelles blanches, les patios parfumés, les portes bleues et les souvenirs d’enfance semblaient renaître à travers une écriture musicale où tradition et modernité s'épousaient avec délicatesse.
Sous le signe de la transmission
Mais, c’est dans ses rencontres que « Sous le jasmin » a révélé toute sa profondeur et son parfum. La mémoire de la regrettée Dhekra Mohamed s’est invitée sur scène grâce à un dispositif mêlant archive sonore et intelligence artificielle. Sa voix a résonné dans « Elassami » avant que son image ne se dessine dans l’amphithéâtre, comme un souffle revenu du temps. Autour d’elle, Ahmed Rebaï et Molka Cherni ont rejoint Saber Rebaï pour un trio empreint d’émotion, prolongé par « Yom Lik W Youm Alik ». Le public retenait son souffle ; Carthage semblait suspendue entre souvenir et présence.
Puis est arrivé Lotfi Bouchnak, silhouette majestueuse vêtue de sa jebba traditionnelle. Ensemble, les deux grandes voix tunisiennes ont interprété « Ritek Ma Naaref Win » et surtout « Ya Dalloula », deux tubes qui ont marqué le répertoire de ces deux voix majeures de la chanson tunisienne. Dans cette chanson entrée depuis longtemps dans la mémoire collective, Saber Rebaï n’a pas cherché à imiter son aîné : il y a déposé la couleur singulière de sa voix, ample et nuancée, comme un hommage murmuré plutôt qu’une démonstration.
Le relais est ensuite revenu à la jeune génération. Boutheina Nabouli et Mohamed Ali Chebil ont rejoint les deux maîtres pour une suite patrimoniale célébrant les grandes figures de la chanson tunisienne. « Mahabitech », « Ydhik Bik Eddahr Ya Meziena », « Ah Weddaouni » et « Lamouni Elli Gharou Menni » ont traversé la nuit comme autant de fragments d’une mémoire collective que chacun portait en lui.
La surprise de la soirée est venue de l’apparition de Cheb Khaled. L’icône du raï, attendue deux jours plus tard pour son propre concert à Carthage, est montée sur scène pour partager avec Saber Rebaï un moment de fraternité maghrébine. « Sidi Mansour » et « Abdelkader Ya Boualem » ont fusionné les rythmes tunisiens et algériens dans une communion qui a embrasé les gradins.
Sous le ciel de Carthage, cette édition-anniversaire a pris son envol avec éclat, portée par une nuit où la musique a rallumé la mémoire du jasmin. Pour ce soir, le public aura rendez-vous avec le légendaire Cheb Khaled, une autre grande soirée à l’affiche de ce grand festival, de Carthage.
Imen.A.

